‹ La chute d'un ange: épisodeChapitre 7 sur 12 · X AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

X AVERTISSEMENT

les progrès les plus lents de la végétation humaine, n'ont de sens à mes yeux que celui-là et n'en peuvent avoir d'autre. Les faits cachent toujours une idée. Or, pressez le monde, il n'en contient qu'une, Dieu et toujours Dieu. Tout ce bruit que nous entendons sur la terre et qui s'appelle travail, pensée, parole, gloire, liberté, égalité, révolutions, élevons-nous plus haut, nous ne discernerons plus qu'un cantique de la terre qui cherche à balbutier plus dignement le nom éternel. Je l'ai dit, je le répète : toute civilisation se résout en adoration, comme toute vie en intelligence. Les hommes, selon leur nature, sont plus ou moins frappés de ce sens divin des choses, dont ils sont tous des instruments. Quant à moi, je ne m'en glorifie ni ne m'en humilie ; mais, doué de bonne heure de ce sens de la contemplation et de l'adoration, l'évidence divine me pénètre par tous les pores ; et, pour éteindre Dieu en moi, il faudrait à la fois anéantir mon intelligence et mes sens. Je me sens religieux comme l'air est transparent. Je me sens homme surtout par le sens qui adore. Si c'est là ce que certains critiques appellent panthéisme, irréligion, impiété, il faut que je me révèle bien mal ou qu'ils soient bien sourds.

Quant aux attaques contre le christianisme, dont ils ont cru voir de nouveaux symptômes dans les fragments du livre primitif où le prophète donne aux jeunes sauvages l'idée pure et rationnelle de Dieu et quelques notions du culte sans symboles, je ne puis que dire ce que j'ai dit, en réponse aux mêmes controverses, dans la seconde préface de Jocefyn.

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Il n'entrera jamais dans ma pensée d'attaquer l'ineffable doctrine où le christianisme a retrempé, rajeuni et divinisé l'esprit humain. Toutes les vérités sont en lui, et nous ne faisons que balbutier sous d'autres formes, en les lui empruntant, les notions parfaites de Dieu et de morale que son divin auteur a enseignées à l'humanité. Le christianisme a été la vie intellectuelle du monde depuis dix-huit cents ans, et l'homme n'a pas découvert jusqu'ici une vérité morale ou une vertu qui ne fussent contenues en germe dans les paroles évangéliques. Je crois son œuvre bien loin d'être accomplie ; j'ai été élevé dans son sein ; j'ai été formé de sa substance ; il me serait «lussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité, et, si je le pouvais, je ne le voudrais pas ; car le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de moi. Je l'ai dit ailleurs : je considère le christianisme comme la plus vaste et la plus pure émanation de révélations divines qui ait jamais illuminé et sanctifié l'intelligence humaine. Mais cela ne veut pas dire que je foule aux pieds ou que je veuille éteindre en moi cette autre révélation permanente et croissante avec les temps, que Dieu fait rayonner dans la raison. L'idée religieuse, quelque divine qu'elle soit dans son principe, lorsqu'elle devient culte et institution humaine, tombe dans des mains d'hommes et devient susceptible, par ce contact, de participer à l'action des temps. En traversant des âges de ténèbres, d'ignorance et de superstition, le rayon, le plus pur peut contracter quelque chose de la nuit même qu'il a imparfaitement dis-

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sipée. Il arrive que, les ténèbres et la lumière, les fantômes et les réalités restant confondus, Tesprit humain repousse le tout et reste sans culte et sans législation religieuse, ou bien quil professe des lèvres ses symboles ainsi discrédités, et n*obéit plus en esprit à la loi dont il suit encore les préceptes. C'est le pire des états pour la société ; car la foi y devient une convention politique, et le culte une cérémonie; et, pendant ce temps, la vérité souffre ou sommeille dans beaucoup de cœurs. Les nations qui vivent dans ce faux-semblant d'habitudes sans efiBcacité sur les croyances et sur les mœurs, sont les sépulcres blanchis de la parabole. Pour que ces saintes institutions soient puissantes, la religion et la raison doivent concorder ; il îixut que l'intelligence trouve en elle-même la sanction et l'admiration de sa foi. La conscience obéit mal lorsque l'esprit doute; les symboles ne sont faits que pour assister l'intelligence, et non pour s'interposer comme des nuages entre Dieu et nous.

Je pense que c'est l'œuvre de ce temps, l'œuvre des hommes de bonne volonté et de pieuse nature, d'écarter le plus possible de ces nuages qui empêchent le sentiment religieux de prévaloir plus complètement. Plus Dieu sera visible, mieux' il sera adoré. Séparer la foi de la raison, c'est éteindre le soleil pour substituer à la lumière de l'astre permanent et universel la lueur d'une lampe que l'homme porte en chancelant, et que l'on peut cacher avec la main. Il faut que la contradiction cesse entre ces deux clartés pour les multiplier et les étendre. C'est

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la lumière de Dieu qui juge toute autre lumière. Toute clarté qui n'éclaire pas partout et toujours n'est pas un astre ; c'est un flambeau. Vouloir cette union complète de la raison et de la religion dans l'œuvre d'adoration et de sanctification qui est l'œuvre de l'humanité par excellence; vouloir que l'homme entre avec ses facultés tout entières dans les sanctuaires, et qu'il ne laisse pas sa raison à la porte de ses temples comme le mahométan laisse ses sandales pour les retrouver après la prière; vouloir que la raison soit religieuse et que la religion soit rationnelle, est-ce là attaquer le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt lui préparer un règne plus unanime et plus absolu ? Le feu qui épure l'or des scories de la terre lui ôte-t-il quelque chose de son poids, de son éclat et de son prix?

Maintenant dirai-je un mot des non-sens politiques dont on m'a prêté l'intention à propos de quelques vers de cette huitième vision où le prophète dit à ces hommes primitifs et imaginaires : a N'a}^ez ni juges ni rois, et gouvernez-vous par la seule justice de vos consciences et par la seule force de vos vertus! » On en a conclu que je ne voulais ni tribunaux, ni mécanisme social, ni gouvernement. On pourrait prêter la même intention de subversion anarchique à toute philosophie et à toute religion, qui disent aussi aux hommes : « Soyez tous également parfaits, et, quand vous serez parfaits, vous n'aurez plus besoin de lois écrites ni de juges rémunérateurs; votre loi sera votre perfection même. » C'est là ce qu'il faut toujours dire aux hommes.

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