‹ La chute d'un ange: épisodeChapitre 9 sur 12 · I. Lady- Stanhope, à Djioan · texte numérisé non relu

I. Lady- Stanhope, à Djioan

la LA. CHUTE D'UN ANGE

Des Druses belliqueux aux yeux noirs et superbes, Adorateurs du veau qui rumine leurs berbes; Des Arabes pasteurs, dont les cbameaux errants Viennent de trente jours pour boire les torrents. Qui suivent les saisons, et dont les tentes blancbes, Portatives cités, brillaient entre les brancbes. Nous dormions en tout lieu, sans soif et sans danger. Car partout l'Orient a sacré l'étranger.

Enfin, aux sons lointains de leurs clocbes bénites. Nous connûmes de loin les monts des Maronites; Et gravissant leurs pics où se brisent les vents. Nous laissâmes en bas leurs plus sombre» couvents. Le Liban n'était plus pour nos pieds qu'un cratère. Éclaté par ses flancs en cent bouches de terre, Où le regard, plongeant sur son rebord profond. Trouve la nuit, l'horreur, et le vertige au fond. Les neiges, qui fondaient en pâle et jaune écume, Fumaient comme des feux que le pasteur allume, Et, roulant dans l'abîme en cent mille canaux. Remplissaient l'air muet du tonnerre des eaux. Nous marchions en tremblant où l'aigle à peine niche. Quand, 401 détour soudain d'une étroite corniche. Nous vîmes, étonnés «^tombant à genoux.

Des cèdres du Liban la grande -oiiriire sur nous ; Arbres plantés de Dieu, sublime dimdèfae.

Dont le roi des éclairs se couronne lui-même. Leur ombre nous couvrit de cette sainte horreUr D'un temple x)ù du Très-Haut habite la tefreiir. Nous comptâmes leurs troncs qui survivent ûXi monde. Gomme, dans ces déserts dont les sables sont l'ondë.

RECIT i3

On mesure de l'œil, en renversant ié front,

Des colonnes debout, dont on touche le tronc.

De leur immensité le calcul nous écrase ;

Nos pas se fatiguaient k contourner leur base,

£t de nos bras tendus le vain enlacement

N'embrassait pas un pli d'écorce seulement.

Debout, rhomme est à peine à ces plantes divines

Ce qu'est une fourmi sur leurs vastes racines.

De la croupe du mont où les neiges fondaient.

Jusqu'aux bords d'un {bateau leurs bras noirs débordaient;

Comme d'un coup de hache, en cet endroit fendue,

La pente tout à coup jusqu'à perte de vue

Plongeait en précipice, où, se brisant au fond,

Un fleuve tout entier s'élançait d'un seul bond.

Et de là, vers la mer se creusant en vallée,

Faisait serpenter l'onde en un lit rassemblée.

Couchés sur le rebord, pour qu'en plongeant en bas Le vertige des eaux ne nous emportât pas.

L'écume dans les yeux et le vent au visage.

Nous regardions le gouffre ébattre son nuage, Comme du haut d'un cap on regarde écumer Sur les écueils fumants les grands flux d'une mer. Nos fronts seuls débordaient la béante muraille. Mon guide m'y montra du regard une entaille Que l'onde avait creusée, et qu'en changeant de lits Sa chute avait laissée en ces rochers polis : C'était comme une immense et blanche cannelure Dont l'onde aurait sculpté la profonde moulure. Ou comme la moitié d'une solide tour

i/i LA CHUTE D'UN ANGE

Dont un pan écroule laisse les flancs à jour, Et dont les jets de ronce et d* arbustes sauvages Laissent compter à l'œil les débris des étages. A quelques pas de nous, comme une fente au mur. S'ouvrait dans ses parois un interstice obscur, Semblable par sa forme aux portes colossales Qui s'élèvent du seuil au toit des cathédrales ; Devant cette ouverture, un grand banc de rocher. Promontoire du mont plus lent à s'ébrécher, Étendait de niveau quelques pieds de surface. Où la mousse et les pas trouvaient un peu d'espace. A travers de grands blocs de porphyre sanglant. Notre œil en démêlait le sentier circulant.

L'onde, dont le granit le plus dur se découpe. En relevait les bords comme ceux d'une coupe. Ce rebord défendait le regard et les pas De l'abîme ondoyant qui mugissait en bas.

Une branche d'un cèdre, ainsi qu'un noir nuage, S'abaissant sur la place avec tout son feuillage, Dont les perles d'écume et incelaient au jour. Versait un peu de nuit et de fraîcheur autour, Et laissait du matin les rayons et les ombres Luttant dans les rameaux jouer sur ces décombres.

« Rendons grâce au Seigneur, dit le vieillard tout bas ;

Lui-même vers son saint il a guidé nos pas :

Nous sommes arrivés ; ces gigantesques tiges

Des arbres de l'Eden sont les sacrés vestiges ;

Du saint jardin ces lieux ont conservé le nom ;

Ces cèdres étaient .vieux aux jours de. Salomon ;

RECIT i5

Leur instinct végétal est une âme divine

Qui sent, juge, prévoit, et raisonne, et combine;

Leurs gigantesques bras sont des membres vivants

Qu'ils savent replier sous la neige ou les vents ;

Le rocber les nourrit, le feu les désaltère ;

Leur sève intarissable est le suc de la terre.

Ils ont vu sans fléchir sur leurs dômes géants

Le déluge rouler les flots des Océans ;

C'est un de leurs rameaux que l'oiseau bleu de T arche

Rapporta, de l'abîme en signe au patriarche ;

Ils verront le dernier comme le premier jour f

L'ermite sous leurs pieds a choisi son séjour.

Voilà depuis les temps l'antre afireux qu'il habite.

Où l'esprit du passé nuit et jour le visite,

Où, des rameaux sacrés, peuplés d'illusions,

Descendent sur ses yeux les saintes visions;

Son âme s'y confond à l'âme de la terre.

Jamais seul, et pourtant constamment solitaire,

11 converse sans cesse avec d'étranges voix ;

II voit ce qui n'est plus, ainsi que je vous vois.

Sa chair ne ressent plus les lois de la nature.

Quelques fruits secs sont là toute sa nourriture ;

Et, si du monastère à nos pieds habité

De ses frères en Dieu l'active charité

Oubliait quelque jour d'apporter les corbeilles

Des dattes et du miel aliment de ses veilles.

Ce jour le trouverait mort d'inanition

Sans avoir suspendu sa contemplation.

Allons, suivez ma trace au bord du précipice ;

Mais de vos pieds muets que le bruit s'assoupisse;

i6 LA CHUTE D'UN ANGE

Demeurez à la porte, et gardez- vous d'entrer Si je ne vous fais pas signe d'y pénétrer; Ciir un sens qui s'éteint en rend plus clair un autre; Son oreille entendrait ou mon pas ou le vôtre ; Et, s'il est absorbé dans les choses d'en haut. Craignons de réveiller son esprit en sursaut : Nous chasserions la voix qui parle dans son âme. Comme en la secouant on éteint une flamme ! »

Je suivis pas à pas mon guide ; en un clin d'ceil

De l'antre révéré nous touchâmes le seuil.

Un sourd bourdonnement, écho d'un cœur qui prie.

On d'une solitaire et sainte rêverie,

Vers la porte du roc nous guidait en marchant; .

Comme un bruit d'eau caché, qui croît en s'approchant :

On eût dit que la roche, au lieu du solitaire,

Avait pris une voix et louait Dieu sous terre.

Nous ne distinguions pas les mots ; mais les élans

De la voix pour l'oreille étaient assez parlants. ,

On y sentait l'ardeur et les bonds de l'extase t '

Qui d'un sein débordant jaillit et s.'extravase,- •

Et de l'âme en travail le saint bouillonnement.

Le vieillard s'arrêta sur la porte un moment,

Entre les deux piliers tendit un peu la tête,

Prit ma main, et du doigt m'indiqua le prophète :

C'était lui ; l'œil fermé comme un homme assoupi,

Sur le seuil de son antre il était accroupi.

Les deux pieds sous son corps, dans la sainte attitude

Dont ses membres pieux avaient pris l'habitude.

Ses mains sur ses genoux jointes par tous les doigts,

Le buste sur lui-même affaisse sous son poids ^ Ses os près de percer sa chair d'anachorète Dessinés sous sa peau comme ceux d'un squelette, Mais où l'on retrouvait la charpente d'un corps Dont un esprit puissant avait mû les ressorts. Tout ce buste était nu; la lourde Couverture Que nouait une corde autour de sa ceinture Déroulait seulement, pour ombrager le tronc, Quelques plis effilés sur sa natte de jonc.

Ses longs bras. attestaient la hauteur de sa taille; Son épaule adossée à la rude muraille, Imitant par la peau la teinte du rocher.

Comme un bloc de sculpteur semblait s'en détacher; Et sur ce blanc du marbre on distinguait à peine, Pour attester la chair, le bleu de quelque veine. Son crâne, éblouissant d'un blanc teint de vern^eil. Ainsi qu'un dôme d'or éclatait au soleil; On eût dit que jamais aucune chevelure N'en avait ombragé la robuste moulure ; Seulement les fils blancs de ses deux hauts sourcils Se mêlaient sur ses yeux à la blancheur des cils. Ses yeux étaient fermés, comme si lik paupière N'eût plus cherché qu'en Dieu le ciel et la lumière ; Un jour intérieur paraissait inonder Son visage immobile et doux à regarder ; Creusés par la pensée et non. pas par les rides. Ses traits purs n' étaient ]^)lf.que des ligiieft arides Dont la peau qui s! y coTtè^ ^mfjoirfkSsaÀt 1er coptouir ; Même à travers sa joue on crayait voir le jour. . De ce tissu fibreux la tran$i^Hirente .trame

Ne semblaît plus un -corps, mais un Vêtement d'âme;

Et, si l'on n'eût pas vu ses lèvres murmurer

Et sa poitrine osseuse en s' enflant respirer.

On eût pu croire, aux traits que le jeûne exténue,

A r immobilité dé Ce front de statue,

A la même couleur des membres et du roc,

Que l'homme et le rocher n'étaient qu'un même bloc!

Le soleil, qui rasait les parois de Fabtme,

De ce front chauve et nu teignait déjà la cime.

Ce rayon où ses yeux allaient s'épanouir,

Bien qu'il ne pût le voir, il seinblait en jouir,

Comme par l'autre sens dont la foi nous inonde

On sent Dieu, sans le voir, dans la nuit de ce monde.

La stupeur dans le roc pétrifiait nos pas ;

L'ombi^e sans mouvement ne nous trahissait pas ;

Nul souffle de nos sens ne lui laissait connaître

Entre le ciel et lui la présence d'un être.

Oh ! qui retrouverait les paroles de feu

Qui consumaient sa langue en jaillissant à Dieu !

Que le Dieu qui créa ces natures étranges

Des lèvres de ses (^aint« aspire de louanges!

Quand il eut exhalé soii matinal encens.

Sans qu'un signe visible eût averti se&sehs,

Il se tourna vers nous, comme si la prière

D'un jour surnaturel eût guidé) sa paupière :

ce Jeune éti^anger, dit -il, approt^'z-vôus de moi !

Depuis des" jours bien longs^ dé' bien lôan je vous voi ::

Vous venez, mon enfant, d'une ombre bien épaisse

Chercher le jour à ^l'heure où mon'soleîl s'abaisse;

Mais Celui dont la main me rappelle au tombeau Avec une étincelle allume un grand flambeau ;^ Du levant au couchant l'inextinguible flamme De l'âme qui s'éteint se communique à l'urne. Ce flambeau du passé que ne souffle aucun vent, Le mourant ici-bas le transmet au vivant ; Toujours quelqu'un reçoit le saint manteau d'Élic, Car Dieu ne permet pas que sa langue s'oublie ! C'est vous que dans la foule il a pris par la main, Vous à qui son esprit a montré le chemin.

Vous que depuis le sein d'une pieuse mère De la soif du Seigneur sa grâce ardente altère ; C'est vous qu'il a choisi là-bas pour écouter La voix de la montagne et pour la répéter.

Mais de ces grands récits des merveilles antiques Hâtez-vous d'épuiser les sources prophétiques ; Car dans cette mémoire où Dieu les fit rouler Elles n'ont plus, hélas ! qu'un instant à couler. Celui qui vous amène à mes dernières veilles •Veut que ma vieille voix meure dans vos oreilles. J'ai vu ma dernière heure avec vous s'approcher, Je vais laisser bientôt ma dépouille au rocher. • Pressez l'heure fuyante où Dieu me laisse vivre ; Lisez avant qu'un doigt ne déchire le livre Des secrets de la terre ; il est partout écrit. Parlez : où voulez-vous que j'ouvre mon esprit ?

— Que le souffle divin, dis-je, l'ouvre lui-même : Qui suis-je pour parler devant la voix suprême ?

— Eh bien, répondit-il, mon fils, recueillons-nous: Mettez entre vos doigts le front sur vos genoux :

ao LA CHUTE D'UN ANGE

Quand vous relèverez de vos mains votre tête, La m^rt aura scellé les lèvres du prophète. »

Et trois jours à ses pieds nous restâmes assis. Ceci fut le second de ses douze récits.

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