LA NOUVELLE DE LA CONVOCATION
il est difficile d'oublier qu'on a le droit d'y mettre ordre. Je prévoyais donc, non une révolution, mais un changement, qui, sans en pouvoir déterminer l'espèce, devait être à l'avantage de la nation. » Dira-t-on qu'il est aisé, dans des mémoires écrits après coup, de s'attribuer l'honneur d'une clairvoyance qu'on n'a pas toujours eue? Eh bien! pour terminer sur ce point notre enquête, citons un dernier témoignage, qui mérite une entière confiance. Le 13 janvier 1787, aux premiers jours de la crise, Lafayette écrivait à Washington * : « Le roi a convoqué pour la fm du mois une assemblée de Notables, composée des principaux de chaque ordre du royaume, ne possédant pas de charges à la cour. Il y aura cent quarante-quatre membres, archevêques, évêques, nobles, présidents de divers parlements, maires de villes. Vos seules connaissances dans cette assemblée sont : le comte d'Estaing, le duc de Laval et votre serviteur, nommés parmi les trente-six membres de la noblesse. La lettre du roi annonce le projet de soumettre à l'examen des Notables l'état des finances qu'il faut régler, les moyens d'alléger les charges du peuple, et beaucoup d'abus à réformer. Vous comprenez aisément qu'il y a, au fond de tout cela, le désir d'avoir de l'argent, de façon ou d'autre, pour rétablir la balance entre les recettes et les dépenses, que les profusions ont rendues énormes. Mais, pour arriver à ce but, il n'était pas de voie plus patriotique, plus franche, plus noble. Le roi et son ministre, M. de Galonné, méritent qu'on leur en sache gré, et j'espère qu'un tribut de gratitude et de bonne volonté récompensera cette mesure populaire. Mon vœu ardent et ma chère espérance sont de voir cette réunion amener des assemblées populaires dans les provinces, la destruction de beaucoup d'entraves commerciales, et un chan-
1. Mémoires et correspondances de Lafayette, 'publiés par sa famille, t. II, p. 190.
gement dans le sort des protestants, toutes choses auxquelles je vais, avec mes amis, travailler de tout mon cœur et dévouer mes faibles efforts. J'avais été sur les premières listes et mon nom ne se trouvait pas sur la dernière ; mais on l'a rétabli avant que j'aie pu savoir le motif de l'exclusion. Je vous tiendrai au courant des travaux de l'assemblée, parce que rien de ce qui me concerne ne peut être étranger à mon cher général; mais aussi parce que toute chose est intéressante qui influe sur le bonheur de vingt-six millions d'hommes. »
Voici, en résumé, le tableau qu'offre la France, au lendemain de la convocation des Notables. Les courtisans, et avec eux presque tous les membres des ordres privilégiés, ne trouvent dans les plans de Galonné qu'un sujet d'inquiétude pour eux, pour leurs droits, pour leur influence et leurs prétentions. L'immense majorité de la France ne s'attache qu'au déficit, dont l'existence imprévue la surprend et dont l'origine inexpliquée la révolte. Puis un petit groupe d'hommes éclairés, d'esprits libéraux, se prépare à profiter des circonstances, qui leur présagent l'aurore d'une ère nouvelle. Ceux-là seuls applaudissent aux hardiesses de Galonné, et encore plus d'un, comme Lafayette, oublieux du premier mouvement, entraîné par je ne sais quel mobile, partagera bientôt l'hostilité universelle.
La lettre qu'on vient de lire montre que, au moment où Louis XVI annonça au conseil des dépêches la résolution de convoquer les Notables, plusieurs détails importants d'exécution n'étaient pas encore réglés, et qu'entre autres la liste des membres à choisir n'était pas
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arrêtée définitivement ^ Dès que la nouvelle se répandit à la cour et dans le public, elle provoqua des sollicitations et des intrigues de tout genre. Galonné se trouva dès lors moins libre que jamais de suivre ses inspirations personnelles. Quiconque exerçait de l'inlluencesur Tesprit du roi ou des ministres s'empressa d'en profiter pour obtenir des choix au gré de ses désirs. Il ne faut donc pas s'étonner si la composition de l'assemblée paraît si mal répondre au but qu'il s'agissait d'atteindre.
La liste officielle ^ comprend cent quarante-quatre noms, empruntés aux catégories suivantes : princes, 7; noblesse, 39; conseil du roi, 12 ; clergé, 11 ; parlements, 33; chambre des comptes, 2; cour des aides, 2; députés des pays d'états, 12; lieutenant civil, 1; chefs municipaux des villes, 25 ; en tout 144. A la vue de cette liste, une idée frappe aussitôt l'esprit. Quel était l'objet principal du plan de Galonné? Rétablir l'équilibre dans les finances, en réformant l'un des pires abus de l'ancien régime, le privilège d'exemption d'impôts. A qui s'adressait-on pour obtenir la réforme de l'abus attaqué? A ceux-là même qui en jouissaient et qui, par orgueil de caste autant que par intérêt pécuniaire, attachaient à sa conservation une extrême importance. Deux ans plus tard, sous le coup de circonstances impérieuses, les privilégiés se résignèrent à des sacrifices devenus indispensables ; Dieu sait avec quelle répu-
1. Comparez avec V Extrait du procès-verbal de rassemblée des Notables, publié dans les Archives parlementaires, t. I, p. 182 et suivantes. « Sa Majesté avait fait elle-même une première liste... qu'elle a remise aux secrétaires d'Etat chargés du département des provinces, atiu qu'ils expédiassent les lettres de convocation. Il y a eu quelques changements peu considérables dans celte liste... On la donne ici telle qu'elle s'est trouvé fixée au moment de l'ouverture. »
2. En ce qui touche l'assemblée des Notables, on peut à la rigueur 80 contenter de VExtrait du procès-verbal, dont il est question à la note précédente. C'est de là que sont extraits les détails compris dans le présent paragraphe.
gnance, avec combien de restrictions! Ils n'y consentirent qu'au dernier moment, et comme au seul moyen de sauver leurs autres privilèges politiques et sociaux. Mais au début de 1787, quand ils ne prévoyaient aucun danger, après la réaction de 1781 , qui les avait habitués à se croire les maîtres absolus du terrain, attendre d'eux qu'ils s'immoleraient volontairement, généreusement, pour l'avantage d'intérêts dont ils n'avaient guère souci ; n'était-ce pas la plus surprenante et la plus étrange des illusions? Si Galonné l'a partagée, tant pis pour sa prudence; s'il n'a fait que la subir, tant pis pour la sagesse de ceux qui lui ont imposé pareille liste.
Elle ne contient pas seulement une proportion exorbitante de princes, de nobles, de prélats, de hauts fonctionnaires, tous intéressés au maintien de l'ancien ordre de choses. La magistrature y compte autant de représentants que la noblesse. Singulière idée! La convocation des Notables ne s'explique que par le désir d'échapper au contrôle parlementaire, et Ton imagine de choisir, pour seconder l'exécution de cette manœuvre dirigée contre eux, trente-trois membres des parlements, deux de la chambre des comptes, deux de la cour des aides, plus le lieutenant civil, en tout trente-huit magistrats, les plus élevés dans la hiérarchie, les plus imbus de l'esprit de corps, les plus vieillis dans le culte des traditions !
Et le tiers état, sur lequel on peut compter, puisque c'est lui qui doit gagner au changement, c'est lui du moins dont on s'efforce de capter la faveur, comme si Ton ne comptait pas sur celle des autres ordres; il est ridiculement exclu de la future assemblée. Ne croyez pas en effet qu'il ait rien à voir dans la dixième catégorie, désignée sous le titre de chefs municipaux des villes. A la fin du xvrii® siècle, les chefs municipaux des villes, et surtout des grandes villes de France, étaient des fonc-
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lionnaires royaux, nobles, anoblis ou cherchant à l'être, et n'ayant presque jamais eu les idées ni les intérêts du tiers état. Au surplus, on peut en juger facilement parles noms et qualités de ceux qui furent répartis dans le premier et le deuxième bureau des Notables. Dans le premier bureau, je vois figurer : « messire Conrad- Alexandre Gérard, ci-devant ministre plénipotentiaire de Sa Majesté près les États-Unis d'Amérique septentrionale, préteur royal de la ville de Strasbourg; messire Louis Tolozan de Montfort, prévôt des marchands, commandant de la ville de Lyon ; M. Jean-Pierre d'Isnard, maire de la ville de Marseille; messire Jean-Baptiste-Louis Duperré-Duverneur, maître ordinaire de la cour de comptes, aides et finances de Normandie, maire de la ville de Rouen. » Dans le second bureau : « messire Louis Lepelletier, seigneur de Mortefontaine, prévôt des marchands de la ville de Paris; M. Pierre- Jean-Baptiste -Clément de Beauvoir, conseiller au présidial de Bourges et maire de la ville; M. Guillaume-Grégoire de Roalhac, conseiller du roi, lieutenant général en la sénéchaussée et siège présidial de Limoges, maire de la ville. » A vrai dire, le tiers état n'était sincèrement représenté que par ceux de ses membres compris dans la catégorie intitulée : Députés des pays d'États. Ils étaient quatre, pas davantage, qu'on n'avait pu décemment exclure, du moment où l'on se croyait obligé d'accorder une représentation aux États provinciaux composés de trois ordres.
Si du moins les privilégiés, en dehors de la question spéciale, où leur impartialité semblait impossible, avaient offert des garanties plus sûres, au point de vue des intérêts de la monarchie et du respect de l'autorité royale ! La suite a prouvé qu'à cette époque le pouvoir absolu n'avait nulle part d'adversaires plus ardents que parmi les membres de la noblesse, même parmi ceux qui se piquaient d'échapper à la contagion du siècle.
Seulement, le régime constitutionnel qu'ils rêvaient était un régime aristocratique, dans lequel, grâce à l'ancienne forme des États généraux, scrupuleusement conservée, ils se croyaient sûrs de jouer un rôle prépondérant. A ce compte, eux aussi, comme le petit groupe libéral , n'éprouvaient qu'un médiocre chagrin en sentant la royauté plongée dans une détresse qui la mettait à leur discrétion. Ils n'étaient nullement pressés d'en finir avec le déficit. Donc, sous tous les rapports, le choix des membres de l'assemblée semblait avoir été calculé pour rendre presque impossible le secours qu'on attendait d'eux, et pour préparer au gouvernement de Louis XVI un échec dont les conséquences étaient incalculables.
Quelques incidents fâcheux, survenus avant la séance d'ouverture, achevèrent d'enlever à l'entreprise ses dernières chances de réussite. Indiquée d'abord au 29 janvier 1787, cette séance fut successivement remise au 7 février, puis au 14, enfin au 22. Pendant ce long intervalle d'un mois, les Notables qui, de toutes parts, s'étaient rendus à leur poste, eurent le temps de se voir et de concerter entre eux une ligne de conduite. Les membres des cours de province s'entendirent avec les magistrats du parlement de Paris, dont ils épousèrent les passions. Des réunions de prélats eurent lieu chez l'archevêque de Narbonne. Quant à la noblesse, il suffisait qu'elle fréquentât les salons de Versailles et de Paris pour s'enhardir à la résistance et s'imprégner de l'esprit d'opposition. Suivant l'usage de l'époque, cet esprit se manifestait plutôt par des plaisanteries que par des réflexions sérieuses : il n'en exerçait pas moins