‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 112 sur 350 · Droz, Ilist. dti règne de Louis XVI, t. 1, p · texte numérisé non relu

Droz, Ilist. dti règne de Louis XVI, t. 1, p

choisi en conseil des ministres. Sous une forme concise, avec les ménagements du langage officiel, elles résument, à grands traits, les motifs de la convocation, le caractère et l'utilité des mesures projetées, les limites de la mission confiée aux Notables, et Tespoir que, leurs avis « conspirant tous au même but *, aucun intérêt ne prévaudra contre l'intérêt général ». Il est impossible de signaler en meilleurs termes l'écueil que l'Assemblée, eu égard à sa composition, devait surtout avoir à cœur d'éviter. Après le roi, le garde des sceaux. Hue de Miromesnil, débite un discours emphatique, où, malgré ses répugnances connues, il proclame la nécessité pressante « de rendre plus exacte et plus équitable la répartition des subsides », et « de choisir, par un juste discernement, le genre d'imposition qui tombait le moins sur la classe indigente. » Mais l'intérêt de la séance résidait presque entièrement dans les explications du contrôleur général. Attendues avec impatience, elles furent écoutées avec avidité. Aujourd'hui encore, c'est sur elles que se concentre l'attention des historiens.

Dans les circonstances où le discours de Galonné allait se produire, il constituait un véritable manifeste, un de ces actes d'une gravité hors ligne, qu'un gouvernement bien ordonné n'abandonne jamais aux inspirations d'un seul homme. On ne saurait admettre qu'avant d'être prononcé il n'eût pas été soumis à l'agrément du roi. Si Louis XVI n'a pas exigé qu'il subît également l'examen de ses ministres et de ses conseillers ordinaires, il a eu tort. Il devait connaître

1. Extrait du procès-verbal de l'assemblée des Notables {Aixhives parlementairesy t. I, p. 182 et suivantes). Toutes les fois que, dans ce chapitre, j'aurai l'occasion de citer les discours prononcés et les mémoires lus à l'assemblée des Notables, c'est au volume ci-dessus que j'en emprunterai le texte. Par conséquent, je crois inutile de répéter, à chaque citation, cette indication de source.

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la légèreté d'esprit et de caractère que les partisans de Tancien régime imputent si souvent à Galonné. Il était tenu de veiller à ce qu'un défaut trop certain ne compromît pas le succès de la tentative suprême d'où dépendait le sort de la monarchie. Sous le bénéfice de ces réserves, acceptons les paroles du contrôleur général comme une œuvre individuelle, qui n'engagerait que lui, et voyons ce qu'il en faut penser.

Oui, le discours de Galonné renferme d'étranges maladresses. Sous prétexte de mettre sa propre responsabilité à couvert derrière la volonté du roi, il commence par déclarer aux Notables que cette volonté souveraine, éclairée par de mûres réflexions, appuyée sur des documents irréfragables, n'est pas de celles qui se laissent fléchir. G'était, en quelque sorte, interdire à l'Assemblée la libre critique des plans qu'on devait lui soumettre. G'était méconnaître les dispositions de ses auditeurs, froisser en eux, dès les premiers mots, un sentiment d'indépendance prêt à dégénérer en opposition systématique.

Sous prétexte de se disculper du reproche de prodigalité. Galonné ne se contente pas d'établir qu'en arrivant aux affaires il a déjà trouvé les finances en désarroi, et qu'il a, sans ostentation de rigorisme, pris un grand nombre de mesures prudentes, efficaces, dont le résultat heureux excuserait au besoin quelques actes de faiblesse : il imagine de tracer ce fameux parallèle entre les « deux sortes d'économie », satire aussi blessante qu'inutile dirigée contre Necker *. Il provoque cet ad-

1. (( En général, réconomic d'un minislre des finances peut exister sous deux foroies si différentes, qu'on pourrait dire que ce sont deux sortes d'économie. L'une qui frappe tous les yeux par des dehors sévères, qui s'annonce par des refus éclatants et durement prononcés, qui affiche la rigueur sur les moindres objets, afin de décourager la foule des demandeurs. C'est une apparence imposante qui ne prouve rien pour la réalité... L'autre, qui tient au devoir plutôt qu'au caractère, peut faire plus en se montrant moins... »

versaire redoutable à intervenir dans le débat. Il se heurte de gaieté de cœur à un obstacle qu'une vulgaire prudence lui conseillait d'écarter avec soin.

Enfin, sous prétexte de convaincre les représentants -des ordres privilégiés que le temps était venu de renoncer spontanément à d'injustes privilèges il attaque ce qu'il appelle les abus * avec une virulence, une amertume, une emphase plus dignes d'un révolutionnaire que d'un homme d'État. Il parle aux Notables comme s'il n'avait cure de leur assentiment, comme s'il était en passe de braver leur mauvaise humeur, ou s'il tenait à leur rendre plus pénible le sacrifice qu'il voulait obtenir d'eux. A peine Galonné eut-il été excusable d'adopter •cette forme irritante vis-à-vis d'une Assemblée réduite à s'incliner devant des ordres indiscutables. Du moment où il la convoquait pour s'appuyer de son avis et parce qu'il sentait le besoin de son secours, la conduite qu'il tint ne se comprend plus.

Elle se comprend d'autant moins qu'à côté de ces provocations maladroites il trahit sans cesse l'embarras de son esprit et l'incertitude de ses résolutions. S'il est convaincu, comme il l'affirme, que le système général d'inégalité en matière d'impôts soit un abus à détruire sans retard, d'où vient qu'il continue à laisser tout le fardeau de la taille peser sur le tiers état et se borne à •des promesses de dégrèvement? Il fait pis. Reprenant le projet de Turgot sur la corvée, il en dénature la partie essentielle. Au lieu d'étendre la contribution pé-

1. « Les abus ont pour défenseurs l'intérêt, le crédit, la fortune et d'antiques préjugés que le temps semble avoir respectés; mais que peut leur vaine confédération contre le bien public et la nécessité de î'Etat? Le plus grand de tous les abus serait de n'attaquer que les abus de moindre importance, ceux qui, n'intéressant que les faibles, n'opposent qu'une faible résistance à la réformation... Les abus qu'il s'agit aujourd'hui d'anéantir pour le salut public, ce sont les plus considérables, les plus protégés... Tels sont les abus dont l'existence pèse sur la <îlasse productive et laborieuse... »

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cuniaire, qui doit remplacer la prestation en nature, à tous ceux qui profitent des routes, qui bénéficient des travaux, privilégiés ou non, il en dispense les privilégiés. Ce n'est pas tout. Lui, le prétendu réformateur des abus anciens, il en crée de nouveaux : car il décharge la noblesse de la part de capitation qu'elle avait coutume de payer. C'était bien la peine d'enfler la voix pour aboutir à des contradictions si manifestes.

Il y avait deux partis à prendre : s'adresser à la conscience, à la générosité des Notables, sans les effrayer de la perspective d'une égalité absolue en matière d'impôts; leur faire sentir qu'un déficit énorme exigeait d'eux un sacrifice extraordinaire; les caresser et les amener peu à peu à l'idée d'une réforme tout juste suffisante pour rétablir l'équilibre du budget '; ou bien aborder franchement le projet d'une réforme complète, mais sans froissements, sans blessures inutiles ; invoquer les besoins de l'État, le progrès des lumières, la raison, l'équité; sous-entendre que le roi, sûr de l'appui des masses populaires, ne reculerait pas devant l'accomplissement de sa tâche, et conquérir l'assentiment des Notables par la seule influence d'une volonté juste et calme. De €es deux partis, Calonne n'a su embrasser ni l'un ni l'autre. La seule chose qu'on puisse dire pour atténuer sa faute, c'est qu'avec plus d'habileté ou plus d'énergie il n'aurait pas mieux réussi. Il parlait à des hommes qui n'admettaient aucune concession et ne redoutaient aucune contrainte.

A côté d'étranges maladresses, le discours de Calonne renferme des passages d'un mérite incontestable. Le tableau qu'il présente des succès obtenus par Louis XVI à l'extérieur et des travaux publics exécutés â l'intérieur prouve que ce règne, où tant de fautes ont été commises, ne fut ni sans profit ni sans gloire pour la P'rance. La manière dont il explique à l'aide de quels efforts il a soldé les

dettes arriérées n'était pas non plus indigne de frapper les Notables et de calmer leur mécontentement. Certes, ces explications ne justifient pas les prodigalités de Galonné; mais elles semblent établir que ses faiblesses, si fâcheuses qu'elles aient été, n'ont jamais atteint les proportions qu'on leur attribue d'ordinaire. «. J'aurais tout perdu, dit-il encore, si j'avais pris l'attitude de la pénurie, au moment où je devais en dissimuler la réalité. » Il n'ajoute pas qu'à la cour de Louis XVI les entraînements d'un contrôleur général méritaient une dernière excuse. Pour conserver, avec sa place, le droit d'administrer raisonnablement les finances de l'Etat, il devait d'abord acheter l'appui des courtisans, des princes, de la reine, et la faveur du roi lui-même. Les Notables savaient parfaitement à quoi s'en tenir. Plus d'un, parmi eux, avait profité sans scrupule de cet abus invétéré.

Quant à l'objet principal des préoccupations de l'Assemblée, Galonné expose, avec autant de clarté que de précision, l'origine lointaine du déficit, ses causes, ses progrès, son étendue. A la rigueur, il aurait pu se restreindre à constater dans quelle situation étaient les finances lorsqu'il en prit la direction à la fin de l'année 1783, sans s'exposer à contredire même indirectement le Compte rendu de janvier 1781. Cependant on avouera qu'il était difficile de tronquer une question si importante, et que Galonné avait intérêt à montrer comment les administrateurs les plus populaires étaient restés impuissants à combler le déficit, par le seul emploi des moyens ordinaires. Tout ce que l'on pouvait exiger de lui, c'était de glisser rapidement sur l'administration de Necker, et l'on doit reconnaître qu'ici au moins il a su garder une juste mesure.

Après de longs détails sur le déficit annuel. Galonné passe en revue les projets de réforme que Louis XVI offre à la France en échange des sacrifices qu'il attend

iFelle. Il en marque le caractère, il en célèbre les bienfaits et il termine en disant : « Que d'autres rappellent cette maxime de notre monarchie : Si veut le roi^ si veut la loi, la maxime de Sa Majesté est : Si veut le bonheur dupeuple, si veut le roi, » Le bonheur du peuple, le soulagement du peuple, le bien général de la nation : ces mots reviennent sans cesse dans son discours. Il les répète avec autant d'insistance que s'il parlait aux États généraux, s'il était en face des six cents députés du tiers état. Devant les Notables, un langage si nouveau présentait peut-être plus d'inconvénients que d'avantages.

L'Assemblée apprit ensuite que le roi avait décidé de la partager en sept bureaux, délibérant séparément. Elle entendit la lecture d'une liste préparée d'avance, qui réglait la composition de chacun de ces bureaux, et déférait leur présidence à chacun des sept princes de la maison royale. Enfin le garde des sceaux, sur le point de prononcer la clôture, fit une déclaration ainsi conçue : « Messieurs, l'intention du roi est que, tant dans l'assemblée générale que dans les bureaux, l'on prenne les voix par tête, et que l'on commence par les derniers en séance. » Sans doute, le vote traditionnel, le vote par ordre était presque impossible dans une assemblée où le tiers état comptait si peu de membres. Il n'en est pas moins permis de remarquer que, le premier jour où la royauté fut en présence de ceux qu'elle traitait comme les représentants du pays, elle leur imposa le vote par tête : elle introduisit, dans les usages parlementaires de la France, une innovation jusqu'alors restreinte au cercle de deux ou trois assemblées administratives.

Le lendemain 23 février, les Notables se réunirent de nouveau en assemblée générale. La séance fut presque

entièrement absorbée par la lecture des six mémoires qui formaient la première division du travail soumis à Texamen. Galonné y ajouta des renseignements verbaux, dont on n'a conservé aucune trace. Après quoi, le comte de Provence, qu'on nommait alors Monsieur et qui devait être un jour Louis XVIII, essaya de faire sentir à ses collègues la nécessité de garder le silence sur leurs délibérations. <c Si nous ne pouvons éviter d'en parler dans le monde, leur dit-il, abstenons-nous au moins d'entrer dans aucun détail ; c'est la conduite que je me propose de tenir, et je ne puis que vous exhorter, messieurs, à en agir de même. » Cette juste recommandation resta sans effet. La plupart des membres ne craignirent pas de divulguer ce qui se passait, aussi bien dans les bureaux que dans l'assemblée générale, et l'écho de discussions ardentes, se répandant sans cesse au dehors, entretint dans le public une agitation inaccoutumée.

C'est à rétablissement des Assemblées provinciales qu'est consacré le premier des mémoires lus à la séance du 23. D'où vient qu'à propos du déficit et des mesures qu'il nécessite Calonne débute par entretenir les Notables de changements à opérer dans le régime administratif? Il a beau dire que le roi considère comme le plus important de ses soins de mettre un terme à l'inégalité et à l'arbitraire dans la distribution des charges publiques, et qu'il veut, avant tout, « faire participer les contribuables eux-mêmes à l'assiette de leurs contributions. » Peut-être aussi le seul moyen d'obtenir que les nouveaux impôts atteignissent tout le monde était d'en confier la répartition à des corps électifs, qui échapperaient à l'influence des privilégiés. Néanmoins, cette réforme accessoire ne constitue pas l'une des parties essentielles du plan général. Dans l'état des finances, il s'agissait d'abord de créer les ressources indispensables

à réquilibre du budget. Galonné lui-même le reconnaissait en août 1786, puisque alors, envisageant l'hypothèse de deux sessions successives \ il conseillait d'attendre la dernière pour lui soumettre la question des assemblées provinciales. Depuis, il aura réfléchi. Il aura cru manœuvrer avec plus d'habileté en présentant aux premiers regards des Notables un objet susceptible de gagner leur sympathie. Ici encore, ne se trompait-il pas? Une foule de membres de la noblesse et du clergé, entraînés par le courant des idées nouvelles, commençait à réclamer des assemblées provinciales, afin de se débarrasser de l'arbitraire des intendants, comme ils allaient bientôt réclamer les États généraux, afin de se débarrasser du despotisme ministériel. Seulement, ils entendaient que les assemblées provinciales, de même que les États généraux, seraient organisées de manière à leur assurer une prépondérance inattaquable ^ S'ils aimaient la liberté, c'était à la condition expresse qu'elle ne nuirait à aucun de leurs privilèges. Or le projet, offert à leur approbation, avait pour eux le tort inadmissible d'être en même temps libéral et égalitaire.

Galonné ne s'était pas arrêté au système timoré de Necker : il avait suivi les idées plus larges et plus hardies de Turgot. Dans toutes* les provinces qui ne sont pas en possession d'états particuliers '\ il admet trois genres d' « assemblées élémentaires les unes des autres » et formant gradation jusqu'au chef-lieu de la

1. Voyez, au chapitre précédent, les premières observations soumises au roi par Galonue, sur l'exécution de son projet.

2. Voir la délibération du sixième bureau, citée page 159, en note.

3. On a reproché à Galonné de n'avoir pas étendu son système, môme aux provinces pourvues d'états particuliers : Thuau-Granville, Introduction au Moniteur, reproduite dans les Annales parlementaire:^, t. I, p. H. Mais il est bon d'observer que, dans ses projets primitifs, il s'était montré plus hardi ; voy. Bailly, Hist. financière de la France, t. 11, p. 267. S'il a modifié ces projets, est-ce volontairement, ou pour se conformer aux ordres qu'il a re(;us?...

province, en passant par Tarrondissement ou district. Au bas de l'échelle, les assemblées de paroisse seraient désormais composées * de tous les propriétaires jouissant d'un revenu de six cents livres; et, « pour qu'aucun de ceux qui ont intérêt à ces assemblées ne soit privé d'y participer, les propriétaires qui n'auront point le revenu de six cents livres, qui donne le droit de voter, pourront s'associer pour le former entre eux et envoyer un représentant à l'assemblée. » Une fois désignés par le cens, les membres des assemblées de paroisse se réuniront afin d'élire ceux des assemblées de district, et ces derniers à leur tour nommeront les membres des assemblées supérieures. Ainsi,, plus de distinction d'ordres. Galonné veut que les assemblées provinciales, destinées à jouer le rôle le plus important, représentent « l'universalité des propriétaires de leur province, et que leur mandat soit l'effet du suffrage libre de leurs concitoyens. » Il ne consent même pas à ce que « la présidence soit toujours dans les mêmes mains et attribuée exclusivement au même état. » Chaque assemblée sera maîtresse de la déférer à qui lui semblera le plus digne. Evidemment, l'immense majorité des Notables n'était pas disposée à sanctionner un système qui portait des atteintes aussi graves à ses privilèges ou à ses préjugés.

Le second mémoire, « Sur r imposition territoriale , »

1. A ce propos, Galonné fournit des détails intéressants sur les anciennes Assemblées générales de paroisse, qu'on nous cite aujourd'hui comme un exemple du libéralisme de l'ancien régime. « L'usage d'assembler en certains cas les habitants des paroisses et de les autoriser à prendre des délibérations a existé de tout temps et subsiste encore dans le royaume; mais, ces assemblées n'ayant pas d'objet habituel et régulier, ceux qui s'y trouvent admis ne peuvent être prépjurés sur rien, et, le seul domicile dans la paroisse donnant droit d'y assister, elles sont presque toujours composées d'un si grand nombre de membres, qu'elles deviennent tumultueuses et que les avis n'y peuvent être discutés avec la tranquillité nécessaire pour former des résultats raisonnables. »

est conçu dans le même esprit que le discours d'ouverture, dont il se borne à développer la partie fondamentale. Si la forme est moins agressive, le fond n'est pas moins absolu. Il commence pas poser des principes généraux, entre autres celui-ci : « Prétendre se soustraire à l'impôt et réclamer des exemptions particulières, c'est rompre le lien qui unit les citoyens à l'État. » Galonné soutient que les immunités de la noblesse n'ont plus aucune raison d'être depuis que le service féodal est supprimé. Il ne se donne pas la peine de discuter les droits spéciaux du clergé, et il conclut à ce « qu'une entière égalité soit observée dans les répartitions ». Bien qu'en fait il ne s'agisse que de régler la répartition des nouvelles taxes, en théorie son système s'applique à l'ensemble des contributions royales. Viennent maintenant les hommes de 1789, aucun d'eux ne trouvera, pour justifier l'égalité devant l'impôt, des paroles plus nettes et plus énergiques K

C'est pourtant dans le dernier paragraphe de ce mémoire que Galonné, entraîné par je ne sais quelle influence, sans souci de se contredire à quelques lignes d'intervalle, annonce que le roi^ tout en soumettant les premiers ordres au payement proportionnel de la subvention territoriale, n'a pas l'intention de leur enlever « les distinctions qu'ils méritent », et prétend « même les en faire jouir plus complètement ». Rien de mieux si ces distinctions purement honorifiques ne sont pas en opposition avec le principe d'égalité pécuniaire qui vient d'être proclamé si hautement. Mais comment concevoir

1. « Le roi consacrera, par son autorité et par le fait, ces vérités incontestables, que tous les membres d'un Etat, ayant un besoin égal de la protection du souverain, ont aussi des devoirs égaux à remplir; que la contribution aux charges de l'Etat est la dette commune de tous; que toute préférence envers l'un est une injustice envers l'autre; qu'enfin le droit de n'être pas sujet aux charges publiques serait le droit de n'être pas protégé par l'autorité publique, le droit de ne pas lui être soumis, de n'être pas citoyen. »

que Galonné ose ajouter : « Sa Majesté... veut qu'à l'avenir la capitation, dont la nature et le titre semblent répugner à leur état, n'ait plus lieu à l'égard de la noblesse, ni de la magistrature, ni du clergé des frontières, qui la payent actuellement, ni en général de tout le clergé de France, qui s'en est racheté et qui ne pourra dans aucun cas être recherché à ce sujet? »

Cette combinaison étrange ne s'explique sous aucun rapport. Apparemment, ce n'était pas un bon moyen de combler le déficit avec l'argent des privilégiés, que de leur rendre d'une main ce qu'on leur prenait de l'autre. Ce n'était pas un bon moyen de capter la faveur de la nation, que de lui inspirer une défiance légitime sur la sincérité des théories, qu'on étalait à ses yeux, pour les violer aussitôt. Ce n'était même pas un bon moyen de conjurer l'opposition aristocratique. Les privilégiés savaient que la part contributive qu'on leur ferait dans la subvention territoriale serait beaucoup plus lourde que la part dérisoire qu'ils s'étaient faite dans la capitation. D'ailleurs, on leur avait présenté l'égalité absolue comme une loi de l'avenir. Peu importait le chiffre des sacrifices actuels qu'on leur demandait provisoirement, puisqu'ils restaient sous le coup d'un sacrifice complet. La lutte s'engageait donc à propos d'une question générale, sur laquelle les privilégiés avaient le ferme dessein de ne rompre à aucun prix.

Dans ce même mémoire. Galonné commit une autre faute, qui, sans avoir autant de gravité, devait lui susciter une foule d'embarras, parce qu'elle prêtait à de justes critiques et fournissait à ses adversaires un prétexte d'opposition qu'ils ne manqueraient pas d'exploiter. Il proposait de percevoir la subvention territoriale en nature et d'en faire une espèce de dîme royale. On devine aisément tout ce qu'il est possible d'invoquer contre les impôts de ce genre. En échange de quelques

LES SIX PREMIERS MÉMOIRES loi

avantages, ils entraînent des inconvénients nombreux. Aussi le clergé lui-même, oubliant qu'il percevait pour son propre compte la dîme ecclésiastique, s'empressa de porter ses attaques sur le point défectueux du système, afin de compromettre le sort de l'ensemble, sans avoir l'air d'en blâmer les dispositions équitables.

Le rôle agressif qu'allaient jouer si souvent les prélats s'explique par la lecture du troisième mémoire, relatif au Remboursement des dettes du clergé. Dans l'œuvre de Galonné, à laquelle il ne se rattache qu'indirectement, ce mémoire occupe une place à part. Nul autre ne me semble plus curieux ni plus digne d'attention. Il rappelle d'abord les motifs de raison et de justice qui ne permettent pas d'affranchir les biens ecclésiastiques du payement de l'impôt territorial. « Mais, ajoute-t-il aussitôt, la position actuelle du clergé mérite une considération particulière. Pour contribuer, sous le nom de dons gratuits, aux charges publiques, il a contracté des emprunts qui se sont élevés successivement à une somme énorme. C'est la nature de son administration qui est le principe de l'accroissement indéfini de sa dette, en ce qu'il n'assied pas ses décimes, de manière à pourvoir au remboursement des capitaux en même temps qu'au payement des arrérages. Le roi, voulant à la fois délivrer le clergé actuel de la charge accablante que ses prédécesseurs lui ont imposée, et lui épargner pour l'avenir l'embarras où le régime qu'il suit doit nécessairement le conduire, a trouvé bon de lui procurer, en l'autorisant à des aliénations effectives, l'extinction d'une dette qui, grevant l'universalité de ses biens, est déjà une aliénation équivalente. Deux moyens paraissent pouvoir remplir cet objet. Le premier est le rachat des rentes foncières dues aux gens de main morte sur les biens de campagne. Les propriétaires dont les terres en sont chargées acquerront la

faculté toujours désirée de se rédimer d'une servitude onéreuse. Le second moyen consiste dans l'aliénation des justices, de la chasse, et des droits honorifiques des possessions du clergé. Ce sacrifice ne doit point lui paraître pénible : il ne prive le grand nombre de ses membres d'aucune jouissance, d'aucun produit, et quelques-uns de vains titres seulement. »

Ce texte, que j'ai cru nécessaire de reproduire intégralement, soulève une première difficulté. Quels en sont au juste le sens et la portée? Le roi autorise-t-il le clergé à faire un libre usage des moyens qu'il lui indique, ou bien entend-il le. contraindre à s'en servir bon gré mal gré? Il est vrai que le mémoire ne parle que d'une simple autorisation. Seulement il y a lieu de supposer que, dans l'esprit de Galonné et du roi lui-même S cette précaution oratoire déguisait la rigueur d'un ordre formel. C'est ainsi qu'elle a été comprise par l'assemblée des Notables. Voilà donc le clergé contraint de payer sa part du nouvel impôt, ce qui lui présage dans un temps prochain la nécessité de subir également les impôts de tout genre. Le voilà, en outre, déchu du droit de s'administrer à sa guise, menacé de perdre ses rentes foncières et ses droits seigneuriaux, exproprié sans cause d'utilité publique, sous le seul prétexte de son propre intérêt. En face de modifications si profondes apportées tout à coup à ses usages immémoriaux, on conçoit l'émotion qu'il dut ressentir. Qu'on blâme ou qu'on approuve sa résistance, on aurait tort d'en être surpris. Eh bien! à quoi bon lancer, au milieu du débat, ce nouveau brandon de discorde*? Ne suffisait-il pas

1. Nous avons vu dans le chapitre précédent que le roi connaissait de longue date les idées de Galonné sur le remboursement des dettes du clergé. S'il n'a pas exigé qu'elles fussent abandonnées ou même modifiées, c'est qu'il s'y est associé sans hésitation et sans réserve.

2. Sur ce point, je partage l'opinion développée d'une manière beaucoup plus générale par M. de Cassagnac, Histoire des causes de la Rév^

de dire au clergé : Les circonstances exigent que vous subissiez la loi commune; puisque vous êtes propriétaire, payez comme les autres votre part de l'impôt territorial, et, si le poids de vos dettes antérieures vous embarrasse, le gouvernement vous permettra de vous libérer par les moyens qu'il vous conviendra de choisir? Réduite à ces bornes, l'exigence eût semblé moins dure et moins choquante. Elle n'aurait pas exaspéré le petit groupe de prélats dont l'influence sur l'Assemblée valait la peine d'être ménagée avec soin.

D'un autre côté, les membres de la noblesse ne pouvaient rester insensibles aux plaintes du clergé et leur refuser leur appui. S'ils laissaient porter une première atteinte au régime seigneurial, ils s'exposeraient à encourager une seconde qui les toucherait de plus près. A tous les points de vue, le moment était mal choisi pour aborder, sans besoin pressant, une réforme aussi délicate que celle indiquée dans le troisième mémoire.

Nous ne mentionnerons que pour ordre le quatrième, relatif à la taille, le cinquième au commerce de grains, et le sixième à la corvée. On sait déjà que Galonné, n'osant ni supprimer la taille ni lïmposer à tous les contribuables, promettait au tiers état d'en alléger le fardeau. Il se prononçait comme Turgot en faveur de la liberté commerciale. Sur la question de la corvée, il donnait un nouvel exemple des singulières contradictions de son esprit. Cette partie de son travail n'offre qu'un médiocre intérêt, et nous nous garderons d'y insister davantage.

/>'., t. I, p. 112 et suiv. : « Les ministres de Louis XVI, semblables à ces demi-dieux <(ui allaient partout cherchant des monstres à combattre, ajoutèrent, à la difficulté déjà très sérieuse des nuances, quatre ou cinq autres difficultés, parfaitement gratuites et d'un caractère beaucoup plus dangereux, puisque, en abordant une vaste réforme de l'administration des provinces, du système douanier et de l'assiette de l'impôt» ils prenaient une attitude agressive vis-à-vis de toutes les forces constituées de la société. »

Les Notables n'avaient pas encore délibéré, et déjà les difficultés se rnultiplaient sous les pas de Galonné. Il y en a qu'une conduite plus sage lui aurait évitées; d'autres fois, il a subi les conséquences de faits qui ne lui sont pas imputables. Ses démêlés avec Necker et la €oterie des neckeristes offrent l'exemple de ces deux cas différents. Sans doute. Galonné est blâmable d'avoir glissé dans son discours d'ouverture un parallèle blessant pour son prédécesseur. En dehors de cette faute, s'il n'avait pris conseil que de lui-même, peut-être aurait-il empêché l'incident d'atteindre des proportions aussi graves et d'exercer sur les délibérations de l'Assemblée une action aussi regrettable. Afin de n'y plus revenir, entrons ici dans quelques détails.

Le Compte rendu de janvier 1781 exposait à de cruels embarras tout contrôleur général assez courageux pour dévoiler l'existence et l'origine du déficit. Au premier abord, personne ne pouvait croire qu'une situation, naguère dépeinte sous des couleurs si brillantes, fût devenue tout à coup si mauvaise, autrement que par l'effet de prodigalités ou de dilapidations monstrueuses. Le seul moyen d'échapper à cette explosion •d'une défiance unanime était d'établir clairement, publiquement, que. Necker s'était trompé; et la preuve semble avoir été bien facile, puisqu'en fait les résultats présentés par le Compte rendu n'étaient que des résultats fictifs. Ainsi mis au pied du mur, Necker devait •essayer de se défendre; la lutte devenait inévitable. Il ne fallait ni la provoquer ni la craindre. Il ne fallait surtout rien négliger pour répandre la lumière, confondre la malveillance, enlever à l'opposition un argument redoutable, et déblayer le terrain du périlleux obstacle

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