Mme de Staël, Cons. sur la Rév, française, t. I, p
vienne à servir l'État et le roi, mieux que je n'aurais pu le faire! G'çst déjà une bien grande tâche que les circonstances actuelles ; mais bientôt elles dépasseront les forces d'un homme quel qu'il puisse être. » Les chagrins de l'ambition déçue rendaient, à ce qu'il paraît, Necker plus clairvoyant que d'habitude; il commençait à apercevoir, dans un avenir voisin, l'éventualité d'une Révolution, que les fautes du gouvernement, pour peu qu'elles continuassent, ne manqueraient pas de rendre inévitable.
Quand on connaît celles que Brienne allait commettre, on ne peut s'empêcher de déplorer les intrigues qui t'ont investi du pouvoir au milieu de conjonctures si périlleuses. Certainement, Necker eût été plus capable de rétablir l'ordre dans les finances et d'éloigner, par une sage administration, les terribles secousses qui menaçaient la monarchie. Mais, il faut reconnaître qu'en dehors de Necker, écarté par l'invincible répugnance de Louis XVI, le choix de l'archevêque de Toulouse était de ceux qui s'imposent à un moment donné et dont personne ne découvre les inconvénients que trop tard. D'abord qui eût-on pris à sa place? M. de Néville, intendant de Guyenne, le candidat du garde des sceaux, ou Sénac de Meilhan, intendant de Flandres, le protégé d'une autre coterie. Rien ne prouve qu'ils se fussent montrés plus habiles que Brienne, et tout le monde le croyait infiniment supérieur. Depuis longtemps, il avait su conquérir une réputation qui, pour être usurpée, n'en est pas moins incontestable *. Marie-Thérèse, qui se
1, « La (lif^nitéde prêtre, jointe au désir constant d'arriver au ministère, lui avait donné l'extérieur réfléchi d'un homme d'iîlat; et il en avait la réputation avant d'avoir été mis à portée de la démentir. » Staël, Cons. sui^ la Hév. /)•., t. I, p. 99-100.
connaissait en hommes de valeur, l'avait distingué et, le jugeant digne des plus hauts emplois, recommandait à son ambassadeur en France de le pousser au ministère des affaires étrangères. Dans son diocèse, comme archevêque de Toulouse, en Languedoc, comme membre des États provinciaux, il avait signalé son intelligence, son habileté, son aptitude à traiter les affaires publiques, ses vues à la fois libérales et modérées. Parmi les Notables, il venait de remplir, avec un certain éclat, le rôle de chef d'opposition, si bien qu'il semblait désigné d'avance pour recueillir la sucession du ministre renversé. Le clergé ne pouvait qu'applaudir au choix d'un prélat. Tous les partis, on le verra bientôt, se faisaient sur son compte des illusions complètes. C'est qu'en effet, par caractère plus encore que par ambition, il louvoyait entre tous les partis. Mme de Staël, qui le détestait, dit de lui ^ : « L'archevêque de Toulouse n'était ni assez éclairé pour être philosophe, ni assez ferme pour être despote : il admirait tour à tour la conduite du cardinal de Richelieu, et les principes des encyclopédistes. » Cette inconsistance, qui devait lui causer tant d'embarras, dès qu'il eut à tenir les rênes du gouvernement, lui fut au contraire avantageuse tant qu'il eut besoin de se ménager partout des appuis et des prôneurs, afin d'atteindre le but de son ambition. Avec des opinions plus tranchées, il aurait eu des adversaires plus nombreux et plus ardents, son succès aurait été moins facile, tandis qu'il s'avança, sans rencontrer d'obstacles, poussé par le vent de la faveur publique; et sa nomination, attendue, sinon désirée, ne souleva aucune protestation.
Il y a donc une exagération frappante dans la part de responsabilité, que tant d'historiens attribuent ici à