Mémoires de Weber, p
collègues, avait entrepris de les déterminer à une démarche hardie *. Il voulait que l'Assemblée tout entière, ou du moins une fraction importante, allât trouver le roi et lui dît : « Vous nous demandez un vote d'impôts; nous n'avons réellement aucun pouvoir pour le donner; nous ne sommes rien pour la nation, qui ne nous a pas délégués. Cependant, nous oserons prendre sur nous de faire face aux besoins, si, en servant le roi, nous servons aussi le peuple français. Que Votre Majesté nous accorde une grande charte; que la liberté individuelle et des États généraux périodiques en fassent partie; et nous voterons l'impôt nécessaire jusqu'à la prochaine tenue des États, dont l'époque sera déterminée après une mûre délibération. » Le projet de Lafayette réunissait déjà l'adhésion de plusieurs magistrats et de plusieurs gentilshommes. Désireux d'obtenir aussi le concours de quelques prélats, il s'adressa à l'archevêque de Toulouse, Brienne, qui le paya de belles promesses et qui se servit de la confidence pour avancer le succès de ses desseins personnels. « Voilà, dit-il à la cour, qu'il s'élève une faction à'insurgents! Les dangers d'une crise prochaine exigent que l'on confie la direction des affaires à un homme capable d'étouffer ces germes dangereux! »
Le fait est que la situation devenait inquiétante . L'épuisement connu des ressources du trésor, l'incapacité notoire de Fourqueux, les interminables discussions des bureaux, leurs vaines récriminations contre l'administration des finances, leur refus d'accepter aucun remède, la faiblesse et l'apathie du gouvernement, tout contribuait à répandre partout l'alarme et l'agitation. Cet état de choses ne pouvait se prolonger. Il fallait en finir, et la première chose à faire était de remplacer Four-
1. Mémoires et corresp. de Lafayette^ t. III, p. 201, en noie.
queux. C'est alors qu'une dernière lutte s'engagea entre les partisans de Brienne et ceux de Necker. Mais Necker était en exil ; Brienne avait à la cour des protecteurs puissants. L'issue n'était pas douteuse.
Elle a été racontée de bien des manières, et plus d'une fable s'est glissée au milieu de détails plus ou moins exacts. Pourtant, il existe un récit digne de confiance, celui de M. de Montmorin, témoin et acteur des scènes qu'il rapporte, témoin impartial, acteur désintéressé. La reproduction intégrale de ce document curieux nous dispensera de puiser à aucune autre source K « Les affaires, dit M. de Montmorin, étaient dans une stagnation absolue ; le crédit achevait de se détruire de jour en jour; les moyens factices et dispendieux que M. de Galonné avait employés pour soutenir la Bourse, venant à manquer tout à coup, produisaient une baisse journalière et considérable dans les effets ; le trésor royal était vide ; on voyait comme très prochaine la suspension des payements ; on n'imaginait d'autre ressource qu'un emprunt, et il était impossible de le tenter dans un moment de détresse aussi désespérant. L'humeur gagnait dans l'assemblée des Notables, l'esprit en devenait mauvais, et déjà on commençait à y murmurer les États généraux ^ Dans ces circonstances, il était nécessaire d'avoir un homme qui dominât l'opinion. M. de Lamoignon et moi, nous nous communiquâmes nos idées, et nous convînmes que le seul homme sur qui l'on pût fonder quelque espérance était M. Necker. Mais je lui parlai des obstacles que j'avais déjà trouvés dans l'esprit du roi, et je lui annonçai que ces obstacles deviendraient insurmontables par la présence du baron de Breteuil. Nous conférâmes
1. J'en emprunte le texte aux Mémoires de Marmontel, qui a publié les notes de M. de Montmorin, t. III, p. 335 et suiv.
2. Ces dernières lignes confirment pleinement le tableau que nous avons esquissé plus haut.
avec celui-ci, essayant de le convaincre, mais inutilement. Enfin, après une longue séance, nous nous décidâmes à monter chez le roi; et lorsque, tous les trois, nous fûmes entrés en> matière sur le changement qu'exigeait le ministère des finances, je parlai avec force de celui que demandait la voix publique. Le roi me répondit (à la vérité avec Tair de la plus profonde douleur) : Eh bien! il n'ij a qu'à le rappeler! Mais alors le baron de Breteuil s'éleva, avec une extrême chaleur, contre cette résolution à moitié arrachée : il représenta l'inconséquence qu'il y aurait à rappeler, pour le mettre à la tête de l'administration, un homme qui était à peine arrivé au lieu qu'on lui avait prescrit pour son exil : combien une pareille conduite aurait de faiblesse/ Quelle force elle donnerait à celui qui, placé ainsi par Vopinion^ n'en aurait T obligation qu'à elle-même et à luimême * / Il s'étendit longuement et fortement sur l'abus que M. Necker ne manquerait pas de faire d'une semblable position. Il peignit son caractère des couleurs les plus propres à faire impression sur un roi naturellement jaloux de son autorité, et qui avait un pressentiment confus qu'on voulait la lui arracher, mais qui la croyait encore entière dans ses mains et qui voulait la conserver. Il y avait des raisons fort spécieuses dans ce que venait de dire le baron de Breteuil; mais elles l'auraient été moins, qu'elles auraient encore produit l'effet qu'elles obtinrent sur le roi, qui n'avait cédé à mon avis qu'avec une extrême répugnance, peut-être uniquement parce qu'il nous croyait tous les trois d'accord. L'archevêque de Toulouse fut donc proposé et accepté sans résistance. Cependant, le roi nous dit qu'il passait pour avoir un ca-
1. Gftlte phrase est en italiques dans les Mémoires de Marmontel. Estce la reproduction exacte de la note de Montmorin? Il en faudrait alors conclure que les mots soulignés par lui sont ceux-là mAmes dont s'est servi le baron de Breteuil.
ractère inquiet et ambitieux, et que peut-être nous nous repentirions de lui avoir indiqué ce choix. Mais il ajouta qu'il avait lieu de croire qu'on lui avait exagéré les défauts de ce prélat; que, depuis quelque tenrips, les préventions qu'il avait contre lui s'étaient affaiblies, et qu'il avait été content de plusieurs mémoires sur l'administration qu'il lui avait fait parvenir. »
A la suite de cette scène caractéristique, le l*"' mai 1787, Brienne fut nommé chef du conseil des finances, place créée jadis pour le comte de Vergennes et restée vacante depuis sa mort. Le même jour, Fourqueux remit sa démission de contrôleur général et conserva simplement le titre de membre du conseil. Peu après, le mouvement ministériel se compléta par la nomination d'un nouveau contrôleur. On prétend que Brienne, pour écarter l'opposition des amis de Necker, avait promis de le rappeler aux finances, dès que lui-même serait parvenu au pouvoir sous un titre quelconque. Quand son ambition aurait été satisfaite, il se serait dispensé de tenir sa parole, en prétextant de l'aversion invincible témoignée par Louis XVL Une seule chose est certaine, à savoir que, 16 6 mai, il fit nommer à la place de Fourqueux, Laurent de Villedeuil, intendant de Normandie, « homme réputé pour ses vertus morales *, zélé pour le bien public, recommandé par l'estime et la reconnaissance de la province qu'il avait administrée », et qui venait de se signaler, au sein de l'assemblée des Notables, dont il faisait partie, « par le généreux désintéressement avec lequel il avait plaidé pour l'établissement des assemblées provinciales, malgré les bornes qu'elles devaient mettre à l'autorité des intendants. » En apprenant, dans son exil, ces nominations qui ne lui laissaient aucun espoir, Necker s'écria ^ : « Dieu veuille que le nouveau ministre par-