LA PROPOSITION DE D'ÉPRÉMESNIL
seil des finances bien organisé... Je vous ai proposé ce plan dans le temps; il a été rejeté. A qui voulez-vous que la nation se fie ? Les parlements, qui la défendaient si mal, l'ont encore abandonnée. Les promesses du roi tiennent au caractère et aux principes de ses ministres. Le conseil des finances, tel qu'il est, se laisse conduire par le ministère. Il nous faut une barrière au retour des abus; il nous faut des états généraux ou l'équivalent; voilà ce qu'on répète de tous côtés. Si vous avez une fois donné ou même promis solennellement cet équivalent, le refus d'enregistrer sera universellement blâmé et les reproches des suites tomberont sur les parlements. Si vous n'avez rien fait pour affaiblir cette grande objection, elle retombera, de tout son poids, sur le gouvernement et sur vous. C'est la réponse à cette objection que j'ai voulu vous suggérer, en faisant promettre au roi, dans le préambule de son édit, d'accorder à ses peuples une garantie contre les surprises qui peuvent être faites à sa justice, garantie formée par une représentation tirée des administrations provinciales, sous une forme ou sous une autre, s'assemblant à des intervalles réglés, et, hors du temps de ces assemblées, agissant par une commission intermédiaire, qui correspondrait avec les administrations elles-mêmes. Je ne puis que donner une indication vague de ce nouvel établissement, qu'on ne formerait que d'après un plan bien détaillé et bien réfléchi, et qui serait l'objet d'une loi nouvelle... Si cette perspective paraît étrange, ce sera faute de connaître la force de l'opinion publique et la faiblesse du crédit, deux circonstances qui rendent un grand changement nécessaire. Sur le premier de ces points, j'ai bien peur qu'à Versailles on ne soit point au courant. Il suffirait pourtant, pour s'y mettre, de se rappeler les sacrifices pénibles qu'on vient d'être obligé de faire à l'opinion, en reti-
rant des édits, en rappelant des parlements, etc. » Mais, de tous les sacrifices qu'on pouvait demander à Versailles, celui que recommandait Fabbé Morellet avait peut-être le moins de chances de succès. Louis XVI connaissait de longue date le projet d'une assemblée nationale tirée des assemblées de province. C'était le système, conçu par Turgot et développé sous ses yeux par Dupont de Nemours dans un mémoire justement célèbre. Ce mémoire avait été soumis à l'examen du roi, et les annotations qu'il a mises en marge témoignent de la répugnance qu'il lui inspira. A tant faire que de renoncer à l'exercice du pouvoir absolu, Louis XVI préférait encore le vieux régime des états généraux, divisés en trois ordres, avec délibérations et votes distincts. Si ce n'était plus la monarchie de Louis XIV, c'était encore celle de Henri IV. D'ailleurs, l'expérience démontrait que les états généraux, .avec leur organisation traditionnelle, n'avaient jamais été fort embarrassants pour la royauté française, tandis que personne ne pouvait prévoir les conséquences d'une assemblée représentative, organisée d'après le système de Turgot. Aussi Brienne n'essaya même pas de faire prévaloir les idées de ses deux amis et resta plongé dans une incertitude, dont il ne savait comment sortir, lorsqu'une circonstance inattendue vint subitement le tirer d'embarras. Un jour, d'Éprémesnil se présente chez le garde des sceaux. Il lui annonce qu'il vient proposer au gouvernement un plan de conduite dont il promet des merveilles, une combinaison propre à trancher d'un seul coup les difficultés présentes et à venir. « Les états généraux, dit-il *, sont devenus nécessaires et peut-être inévitables. Il ne faut pas se le dissimuler, s'ils présentent de grandes espérances, ils pourraient aussi, si
1. Tel est, du moins, le discours que lui prête Sallier, confident de sa démarche {Annales françaises, p. 110).