LA PROPOSITION DE D'ÉPRÉMESNIL
ron n'usait d'aucune précaution, devenir une source de troubles. Convoqués dans un moment où les esprits sont encore agités, ils ne produiraient aucun bien et augmenteraient le désordre. Le parlement, par ce motif, est disposé à s'abstenir, quant à présent, de toute instance pour leur convocation. Que le roi annonce les États généraux pour une époque éloignée. Un délai de deux, de trois années suffira pour ramener tout à fait le calme. Mais, pendant ce temps, les besoins de l'État nécessiteront encore des emprunts. Si on les présente d'année en année, il est à craindre qu'ils ne -deviennent l'occasion de discussions fâcheuses; des esprits turbulents en abuseraient peut-être. Tandis que nous le pouvons, prévenons ce danger. Que le gouvernement présente un plan de finance pour les deux ou trois années qui s'écouleront jusqu'à la tenue des États généraux, et qu'il demande d'avance des emprunts pour chacune de ces années. Le parlement les accordera dès ce moment. Il secondera de toute son influence les soins du gouvernement pour affermir et assurer la tranquillité publique. De son côté, la Cour, par tant de moyens qui sont en ses mains, pourra disposer les esprits, diriger utilement les choix des députés, et préparer ainsi, dans les États généraux, des délibérations calmes et des résultats capables d'assurer la fortune publique, la force du gouvernement et la tranquillité de l'État. »
On conçoit sans peine la surprise et la joie que dut éprouver le garde des sceaux lorsqu'il entendit des propositions si avantageuses sortir de la bouche de d'Éprémesnil. Quoi ! le plus fougueux adversaire des ministres venait leur offrir ce qu'ils n'eussent point osé demander à leurs amis ! Cependant sa sincérité n'était pas suspecte ; et il paraissait sûr des dispositions de ses collègues. Lamoignon s'empressa de répondre par un éloge sans réserve à l'exposé des vues qui lui étaient présen-
tées. Il déclara que, pour sa part, il n'hésitait pas à les approuver complètement et qu'il serait heureux de contribuer, dans la mesure de son pouvoir, à la réconciliation de la royauté avec la magistrature. Son émotion était si vive que les larmes lui coulaient des yeux. Peutêtre même, en ce premier moment d'effusion, se laissat-il aller à des promesses dont il ne tarda pas à reconnaître l'imprudence. Mais tout dépendait de Brienne. Lamoignon courut avertir le chef du ministère et s'entendre avec lui sur les suites que l'incident comportait.
Quelques instants de réflexion leur suffirent pour se rendre compte des circonstances qui avaient déterminé la démarche de d'Éprémesnil. Dès les derniers jours de son exil à Troyes, le parlement avait manifesté des dispositions moins agressives. Depuis son retour à Paris, une modification plus sensible encore s'était opérée dans l'esprit de ses membres, aussi bien les jeunes gens des. Enquêtes que les graves magistrats de la Grand'Ghambre, aussi bien les ultras comme d'Éprémesnil que les radicaux comme Adrien Duport. Quelles étaient les causes de ce nouveau courant? Il y en avait de plusieurs sortes, parmi lesquelles nous nous bornerons à signaler les deux principales.
Malgré les entraînements qu'ils avaient subis et qu'ils subissaient toujours, les parlementaires auxquels restait la moindre lueur de bon sens ne pouvaient se méprendre davantage sur les dangers que leur opposition faisait courir à la monarchie. Quelques-uns commençaient à se demander si les débris de l'ancien édifice, en s'écroulant, ne menaçaient pas de les écraser euxmêmes. Lorsqu'ils avaient soulevé la question des États généraux, ils n'avaient pas mûrement réfléchi, parce qu'ils croyaient n'avoir en face d'eux qu'une éventualité lointaine et d'une réalisation plus que probléma-
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tique. Lancée par eux, l'idée avait marché à grands pas ; elle avait pris une consistance qu'ils étaient loin de soupçonner au début. Maintenant, ils se sentaient sous le coup d'une éventualité probable et dont l'imminence troublait les plus téméraires. Gomment de paisibles magistrats auraient-ils conservé leur sang-froid, alors qu'un esprit aussi aventureux que celui de Mirabeau ne pouvait se défendre d'une inquiétude poignante? Nous avons déjà cité plusieurs de ses lettres, datées des premiers jours d'octobre. Le 3 novembre, il écrivait encore au major de Mauvillon : « Nous sommes ici dans un tel brouhaha... qu'il m'est impossible de me livrer à vous écrire... Du chaos tranquille, ce pays-ci a passé dans le chaos agité. Il peut, il doit en sortir une création. Serace un embryon, sera-ce un homme? Je ne sais, mais il est impossible que nous restions stationnaires et nous ne pouvons plus descendre. » C'est la crainte de ce chaos agité et l'incertitude de cette création future qui poussaient le parlement de Paris à se rejeter en arrière. C'est le même sentiment qui décidait d'Éprémesnil à souhaiter un transaction définitive avec la royauté; et, comme il ne savait jamais faire les choses avec mesure, il imaginait des plans, il recueillait l'adhésion de ses collègues ; il se faisait auprès du ministère l'interprète un peu excessif de leurs nouvelles tendances.
Une autre cause lui assurait, sinon le concours actif, au moins la neutralité bienveillante des radicaux. Ceuxlà ne redoutaient guère les conséquences d'une « grande révolution ». Au contraire, ils craignaient d'en compromettre les progrès par des exigences prématurées et des manœuvres imprudentes. S'ils forçaient le ministère à quelque coup de désespoir, ils risquaient de lui fournir un moyen de salut. C'est le déficit qui mettait l'autorité royale à leur discrétion : qu'adviendrait-il si l'autorité royale, acculée dans ses derniers retranchements, sor-
tait d'embarras par une banqueroute? L'hypothèse, qui choque aujourd'hui nos idées et nos habitudes, paraissait alors parfaitement admissible. Lisez plutôt ces passages extraits des notes d'Young ^ Le 11 octobre, il écrit : « L'opinion générale est que l'Archevêque ne pourra pas tirer le pays de la situation actuelle... Tous s'accordent à pressentir quelque chose d'extraordinaire, et l'idée d'une banqueroute est loin d'être rare. Mais qui aura le courage de s'en charger? » Le 17, il ajoute : « Il est remarquable que jamais pareille conversation (sur les résultats de la crise) ne s'engage, sans que la banqueroute en soit le sujet. On se pose à ce propos cette question curieuse : occasionnerait-elle une guerre civile ou la chute complète du gouvernement? Les réponses que j'ai reçues me paraissent justes. Une telle mesure, conduite par un homme capable, vigoureux et ferme, ne causerait certainement ni l'une ni l'autre ; mais, essayée par un autre, elle les amènerait probablement toutes les deux. »
A la cour, on s'habituait peu à peu à considérer la banqueroute comme un remède acceptable, dont on discutait librement les avantages et les périls. Sur ce point, les renseignements que Bésenval emprunte aux souvenirs des salons de Versailles coïncident avec ceux quToung a recueillis sur les grandes routes de France. Lui-même, il ne dissimule pas qu'à ses yeux une vraie banqueroute, « une banqueroute totale ^ », car il n'est pas le partisan d'une banqueroute partielle à la façon de l'abbé Terray, paraissait de nature à produire plus de bien que de mal. Il cite avec complaisance l'opinion d'un « publiciste peu scrupuleux, mais assez profond ^ », qui n'est autre que Linguet. Dans un numéro