‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 294 sur 350 · Annales françaises, p. 144 et suiv · texte numérisé non relu

Annales françaises, p. 144 et suiv

2. « Au lieu de lire ces mots : La cour considérant que les entreprises des ministres... on lisait ceux-ci : La cour considérant que les entreprises de S. M. (abréviation de Sa Majesté). » Note de Sallier, au bas de la page 145.

des étaient tellement distraites de leur prudence ordinaire que personne ne songea à réclamer contre cette forme insolite, qui, dans les circonstances, semblait tenir de la faction. Elle avait été recherchée par quelques orateurs comme un moyen puissant d'exalter Fopinion publique. A la sortie des assemblées, les magistrats se voyaient habituellement pressés par une foule nombreuse qui, pour la majeure partie, était loin d'appartenir au vulgaire, et dont les suffrages et l'estime pouvaient être honorablement ambitionnés. Mais l'heure de la levée des séances était alors éloignée. Le public ne s'était pas encore rendu au Palais, et le triomphe que l'on attendait se changea en une scène d'humiliation. Elle est encore présente à mes yeux : les portes de la grand'chambre s'ouvrant tout à coup; une cohue de laquais et d^oisifs de la lie du peuple accourant à cosignai, s'arrêtant sur le seuil de la porte, ne pouvant se croire appelée à entourer la cour des pairs; bientôt, sur l'invitation des huissiers, se précipitant dans la salle; un greffier balbutiant l'arrêté qu'il était chargé de publier; cette populace applaudissant, non pas ce qu'on venait de lire et qu'elle n'avait pas entendu, mais pour témoigner ses transports de se voir appelée comme auxiliaire. Dans cette situation pénible, le désir d'observer me porta à parcourir les rangs d'un coup d'œil, et je lus sur tous les visages l'embarras et la confusion que j'éprouvais moi-même. »

Rendu à la prudence par la crainte du ridicule, le parlement fit retirer « ce peuple » *, et aborda l'examen de l'affaire qui seule motivait sa réunion. A partir de ce moment, les détails de la séance sont trop connus pour qu'il nous semble utile d'insister ici sur la plupart d'entre eux ^ Contentons-nous de rappeler, en deux mots,

1. « Ce peuple étant retiré, d'Kprémcsnil et Goislard rendirent compte... » ^aWicr, An?iales fra7içaLscs, [). 147.

2. Voyez entre autres le Récit rédigé par les parlomeutaires et publié

l'exposé présenté, par d'Éprémesnil et Montsabert, de& tentatives dirigées contre eux la nuit précédente ; la délibération qui s'ensuivit; l'arrêté par lequel la cour déclara mettre « MM. Duval, Goislard, et tous les autres magistrats et citoyens sous la sauvegarde du roi et de la loi »; l'envoi à Versailles d'une grande députation, composée du premier président, d'un président à mortier et de quatre conseillers ; enfin la résolution prise d'attendre, sans désemparer, le retour et le résultat de cette députation. L'attente devait être longue : elle durait encore à onze heures du soir. Bien que la séance ne fût pas régulièrement levée, les pairs et les magistrats avaient quitté leurs sièges. Profitant aussi de la suspension des débats, un nombre considérable de personnes étrangères s'étaient introduites dans la grand'chambre. On les y avait accueillies, malgré le souvenir de ce qui s'était passé quelques heures auparavant. Mais quelle différence ! Cette fois, il s'agissait « de personnes de tous états et, en très grande partie, des plus qualifiées ^ » Le public était digne de se mélanger avec les plus nobles d'entre les juges. Tout à coup, au milieu des conversations animées de cette foule, le bruit se répandit que des soldats, après avoir occupé les avenues du palais, pénétraient dans l'enceinte, établissaient partout des sentinelles, et se dirigeaient vers le sanctuaire. Aussitôt, le président de Gourgue, qui tenait l'assemblée en l'absence du premier président d'Aligre, fit évacuer la grand'chambre partons les étrangers qu'elle renfermait ^ Gha-

par eux {Archives parle^nentaires, t. I, p. 288 et suiv.). 11 se distingue des autres documents, relatifs aux mêmes faits, par une précision beaucoup plus grande.

1. Annales françaises^. p. 148. Comparez ce que dit à ce sujet le Récit publié par les parlementaires. « Cette portion du public était composée de la plus haute noblesse du royaume. C'étaient des parents ou des amis des ducs et pairs, des présidents et autres magistrats. » Arch. pari., t. I, p. 289.

2. « Quelques-uns des orateurs du parlement, dit Sallier, eodem, n'au-

cun des membres reprit alors sa place habituelle. Le silence se rétablit et la cour, en bon ordre, se tint prête à faire face aux événements dont elle était menacée.

A la tête du détachement des troupes chargé d'investir le palais, marchait un aide-major des gardes françaises, le marquis d'Agoult. C'était un officier d'une fermeté éprouvée et qui, par une exception de plus en plus rare, se faisait un devoir d'obéir strictement à sa consigne. Ce n'en était pas moins un homme du meilleur monde, désireux de tempérer, par la politesse de la forme, ce que sa mission avait de rigoureux '. Avant de pénétrer dans la grand'chambre, il consentit à subir les lenteurs de formalités puériles. Dès qu'il y fut admis, il donna lecture des ordres dont il était porteur et pria le président de Gourgue de lui désigner les deux magistrats qu'il devait arrêter et qu'il ne connaissait pas. Le président répondit « qu'il fallait que la cour en délibérât., que tel était dans tous les temps et dans tous les lieux l'usage de la compagnie. » En vain, le marquis d'Agoult répliqua-t-il que la nature exceptionnelle de son mandat ne souffrait ni délibération, ni retard. On épilogua sur les mots. On prétendit que la lettre de cachet ne portait par sur-le-champ et laissait à la cour le droit de délibérer comme d'habitude. Du haut des bancs qu'ils occupaient, les ducs et pairs encourageaient la résistance des magistrats ^ Ils traitaient sans façon le petit marquis,

raient pas été fâchés de conserver cet auditoire... et ils demandèrent, qu'attendu ^es circonstances, on se reldchAt de l'usage de ne jamais délibérer publiquement. » Mais le président de Gourgue eut la sagesse de leur résister. « Il sauva au parlement la faute qu'il eût désiré faire, et le rappela à lui-même par ces paroles : Messieurs, voulez-vous innover contre les formes anciennes? »

1. Voir les détails fournis sur la carrière du marquis d'Agoult par les Mémoires de Weber, p. 127. Comparez Sallier, Annales fi^ançaisesy p. 149.

2. D'après les Mémoires de Weber, p. 127, les pairs étaient au nombre de 17. D'après Sallier, on comptait parmi eux des maréchaux de Franie et des prélats. [Annales françaises, p.l49.)

l'humble officier, qui se permettait de leur signifier les volontés royales. Le duc de Luynes lui reprochait de n'avoir pas revêtu son hausse-col * . « Monsieur d'Agoult, lui disait le duc de Praslin, quand on se charge d'ordres semblables à celui dont vous êtes porteur, on doit les prendre assez clairs pour n'être pas embarrassé dans leur exécution ; si vous avez cru pouvoir vous en charger, vous n'aviez pas imaginé que nous vous livrerions deux membres de la cour : si vous ne les connaissez pas, ce ne sera pas nous certainement qui vous les ferons connaître. » Sur quoi la salle entière retentissait de la même acclamation : « Nous sommes tous MM. Duval et Goislard ; si vous prétendez les enlever, enlevez-nous tous. » On serait vraiment tenté de croire que le gouvernement de Louis XVI, toutes les fois qu'il était contraint de recourir à des actes de rigueur, prenait soin d'en compromettre l'exécution. Qu'il chargeât un officier subalterne d'arrêter deux magistrats en pleine cour des pairs, c'était déjà une faute. Mais, au moins, qu'il le fît accompagner par des agents capables de lui désigner ceux qu'il devait arrêter. Faute de cette précaution indispensable, le marquis d'Agoult se trouva jeté dans un embarras qui déconcerta sa fermeté. Il finit par demander au président de Gourgue de lui signer un certificat constatant le refus qui le mettait dans l'impossibilité d'exécuter ses ordres. L'assemblée répondit en masse que le président n'avait pas à signer seul, que le refus était général, et que tous les membres présents étaient prêts à donner leur signature. A ces mots, le marquis d'Agoult, de plus en plus embarrassé, ne sachant à quoi se résoudre, déclara qu'il allait sortir pour en référer à ses supérieurs. Il était à ce moment deux heures et demie de la nuit du 5 au 6 mai.

Page 1