‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 310 sur 350 · LA RÉVOLUTION EN PROVINCE — LE BÉARN ET LA BRETAGNE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION EN PROVINCE — LE BÉARN ET LA BRETAGNE

I. La province au moment de la publication des édits. — IL Origine des troubles en Béarn. — III. Emeute du 19 juin 1788 à Pau. — IV. La mission du duc de Guiche et ses résultats. — V. Gomment le ministère s'apprêtait à réprimer le soulèvement dont il prévoyait l'explosion en Bretagne. — VI. Le parlement et la noblesse prennent Tofîensive. — VII. La séance d'enregistrement et ses suites. — VIII. La journée du 31 mai à Rennes et l'exil du parlement. — IX. Déchaînement et opiniâtreté de l'aristocratie bretonne. — X. Fin de la première période des troubles de Bretagne.

L'état des choses et des esprits en province menaçait le ministère d'obstacles plus sérieux et de troubles plus inquiétants. D'abord, il y avait des pays d'États, qui jouissaient du droit, jusqu'alors incontesté, de n'obéir aux lois générales et de ne payer leur part des impôts communs qu'après la libre acceptation de leurs assemblées représentatives et de leurs cours de justice. Gomment supposer qu'ils ne se révolteraient pas contre l'introduction chez eux d'un régime insolite, qui ne respectait ni leurs privilèges, ni leurs intérêts, ni leurs habitudes? Sans s'appuyer sur les mêmes titres, les pays d'élections n'étaient guère mieux disposés à subir le joug de l'omnipotence ministérielle. Plusieurs d'en-

tre eux avaient eu jadis des états particuliers, dont ils avaient été dépouillés par des actes arbitraires. Ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour en obtenir le rétablissement. D'ailleurs, les nombreux échecs que le gouvernement venait déjà de subir encourageaient l'esprit d'opposition à se donner libre carrière. Nulle part, les édits de 1787 n'avaient reçu leur paisible et complète exécution. Nulle part, les débats qu'ils avaient soulevés n'étaient clos, les résistances qu'ils avaient rencontrées n'étaient vaincues : et tout à coup, au milieu d'une anarchie de si mauvais augure, les édits de 1788 viennent jeter un nouveau prétexte de désobéissance, un dernier brandon de discorde.

Ce qui donnait à cette complication un surcroît de gravité, c'est que les parlements de province apportaient dans la lutte des éléments de force qui manquaient à celui de Paris. Ils n'avaient commis aucune faiblesse et ne s'étaient déconsidérés par aucune transaction regrettable. Si parfois leurs membres choquaient les hommes éclairés par leurs prétentions et leur morgue, personne au moins ne refusait un juste hommage à la dignité de leur caractère. A défaut de l'affection, ils jouissaient de l'estime publique. Ils avaient surtout l'avantage de vivre en parfaite harmonie avec l'aristocratie locale. La vieille distinction entre la noblesse de robe et la noblesse d'épée, que les courtisans entretenaient avec un soin jaloux, dans le cercle de Versailles et de Paris, tendait à s'effacer partout ailleurs. Les magistrats qui composaient les cours souveraines du royaume étaient presque tous d'origine vraiment noble. Il n'y avait aucune raison pour les considérer comme appartenant à « un ordre différent de ce qu'on appelait les gens du monde * ». Dans plusieurs provinces, les

1. Le mol est de Bésenval. « Le parlemeul de Paris, dit-il, d'un ordre diiïérenl de ce qu'on appelle les gens du moudc, était déchu dans

parlements ne formaient, avec la noblesse du pays, qu'une « grande famille, à laquelle toutes les autres étaient liées de sentiments et d'intérêts. » Aussi lorsque, en prévision d'un conflit décisif, ils cherchèrent autour d'eux des alliés, ils n'eurent pas de peine à trouver ce dont ils avaient besoin.

Depuis longtemps, les gentilshommes de province avaient conçu contre le gouvernement de Louis XVI une sourde irritation, qui remontait à la convocation des notables et aux mesures proposées par Galonné. C'étaient eux qui s'étaient jetés avec le plus d'ardeur dans la réaction féodale de 1781 . Ce sont eux qui souffrirent le plus de se voir brusquement troublés, dans la paisible possession des avantages que leur avait procurés leur triomphe. En général, ils étaient, sinon pauvres, du moins peu aisés. La perspective d'impôts destinés à les atteindre les blessait dans leurs intérêts aussi sensiblement que dans leur orgueil. Ils venaient d'éprouver un autre sujet de mécontentement. Les ordonnances du 15 mars 1788, sur la réorganisation de l'armée, leur enlevaient l'espoir de parvenir à certains grades, exclusivement réservés à la haute noblesse, à la noblesse de cour. Ils s'en plaignaient comme d'une injustice et d'une humiliation, dont ils imputaient la responsabilité aux ministres, au gouvernement, au roi lui-même. Enfin les édits de mai les atteignaient encore dans leur autorité comme seigneurs et dans leurs revenus comme justiciers. Lamoignon avait beau protester de son respect pour leurs droits. Sous ces déclarations trompeuses, ils voyaient poindre des dispositions menaçantes. Dans un pamphlet inspiré par eux, dès le début du conflit, ce dernier grief est l'objet d'une insistance spéciale. On y

l'opinion publique par sa conduite. » C'est encore Bésenval qui explique la situation toute différente des parlements de province. Voy. Mémoires, t. III, p. 325.

lit entre autres ce passage ^ : « Qu'est-ce que ce respect affecté pour nos possessions particulières? On nous dit dans une ordonnance, ouvrage détestable, contradictoire, inconséquent, qui renferme tous les défauts à la fois, on nous dit dans un fade préambule qu'on ne veut point toucher aux droits des justices seigneuriales. On avoue qu'elles sont patrimoniales et qu'elles font partie des fiefs auxquels elles sont unies. Et, en conséquence de ce principe, la même loi porte que le demandeur aura la liberté de porter d'abord son instance à la justice des lieux ou au siège présidial, et que, dans le cas où le demandeur ferait choix de la justice seigneuriale, le défendeur pourrait la décliner et forcer son adversaire de plaider devant le juge royal. Que restera-t-il donc aux seigneurs du droit qu'il ont de faire .rendre la justice dans leurs fiefs? N'est-ce pas se jouer de nos lumières, autant que de nos propriétés? N'estce pas même nous accabler, dans les maux qu'on nous fait, du mépris le plus avilissant, que de vouloir nous tromper par des détours aussi grossiers? Quoi! nos ministres ne croient pas même qu'il soit nécessaire de mettre un peu d'art dans leurs manœuvres !»

Tant de motifs d'irritation permettaient aux parlements de province de se ménager une alliance précieuse, et ils n'y manquèrent pas. Avec l'appui de la noblesse, ils étaient à peu près sûrs de la neutralité de l'armée. Le règlement de 1781, confirmé par les ordonnances de 1788, n'avait-il pas livré tous les grades à de purs gentilshommes? S'il ne s'était agi que de réprimer une émeute populaire, les officiers auraient fait leur devoir. Mais le jour où le gouvernement viendrait à leur donner l'ordre de combattre les hommes de leur

1. J'emprunte ce paniplilet à une collection inamiscrite tle pièces relatives aux événements de l'année 1788. Bibliothèque de M. Ernest Petit, no 440.

caste, des amis, des parents, dont ils partageaient les sentiments et les idées, que deviendrait alors le respect de l'obéissance et de la discipline? Sans doute, la pluplart étaient incapables de déserter leur drapeau et de passer ouvertement à Tennemi. Seulement, il y avait lieu de craindre qu'ils n'apportassent dans la lutte une hésitation, une mollesse, un désir de paix à tout prix, qui suffiraient pour paralyser l'action du pouvoir. D'un autre côté, nobles et magistrats, ligués ensemble, se préparaient à eux-mêmes un corps de troupes irrégulières. Ils avaient toujours eu, dans les classes inférieures de la population, une assez nombreuse clientèle. A la veille des événements qui les menaçaient , ils ne négligèrent aucun moyen d'influence ou de séduction. On dit que la populace leur offrit ses services et qu'ils n'eurent pas la sagesse de les refuser ^ Tout porte àcroire qu'ils commirent le tort plus grave de solliciter ce qu'on ne leur offrait pas.

Quant à la bourgeoisie, au commerce, à toutes les classes un peu éclairées du tiers état, elles semblaient indifférentes à la fermentation qui se développait autour d'elles et conservaient leur immobilité ordinaire. Les témoignages contemporains ne laissent aucun doute sur leur attitude. « Le tiers état, dit Bésenval, qui, selon toute apparence, ne tardera pas à jouer un rôle et qui s'y prépare, restait encore dans son silence et sa nullité ^ » En d'autres termes, Sallier aboutit aux mêmes conclusions. Après avoir énuméré les arrêtés, les protestations, les actes de tout genre, par lesquels la magistrature et la noblesse réunies s'efforçaient d'entraver la marche de l'autorité royale, il ajoute ' : « Des vues pures et franches dictaient ces réclamations. C'était le vœu de

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