‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 37 sur 350 · SUITES DE LA DISGRACE DE NECKER · texte numérisé non relu

SUITES DE LA DISGRACE DE NECKER

diction des peuples. La perspective est grande et belle. » Ces quelques lignes résumaient tout un programme digne de l'inauguration d'un grand règne. En les lisant aujourd'hui, on se rappelle involontairement les paroles fameuses, prononcées treize ans plus tard, par Galonné, à l'ouverture de l'Assemblée des Notables : « Que restet-il qui puisse suppléer à tout ce qui manque...? Les abus. Oui, messieurs, c'est dans les abus mêmes que se trouve un fond de richesses, que l'Etat a droit de réclamer et qui doivent servir à rétablir Tordre. C'est dans la proscription des abus que réside le seul moyen de subvenir à tous les besoins. C'est du sein même du désordre que doit jaillir une source féconde, qui fertilisera toutes les parties de la monarchie \ » Rapprochement singulier ! La même pensée, presque les mêmes mots ; et pourtant quelle différence! En 1774, le programme de Marie-Thérèse eût été accueilli comme l'acte sincère d'une libre prévoyance ; en 1787 , celui de Calonne ne semblait plus qu'une concession tardive et suspecte d'un financier aux abois.

Malheureusement, Louis XVI, sans attendre les avis de l'impératrice, avait déjà commis une première faute, dont les conséquences devaient être incalculables. Il abandonna la direction de ses conseils à la légèreté de Maurepas, quand il aurait pu la confier à la sagesse de Machault. Privé d'un appui sûr, il demeura indécis entre deux voies opposées. Malgré les protestations de Turgot, il rappela les parlements, ces défenseurs opiniâtres , ce palladium de l'ancien régime. Malgré la répugnance de Maurepas, il encouragea quelque temps les projets de Turgot, le vrai, le grand réformateur. Tantôt il déclare qu'il ne connaît en France que deux hommes pénétrés de l'amour du peuple, Turgot et lui ;

1. Archives parlementaires, Cahiers des États généraux, tome I", introduction, p.. 194, 195. Paris, Paul Dupont, 1868.

tantôt, oublieux de ce juste éloge, il sacrifie Turgot à de misérables intrigues. Une dernière chance s'offre à lui ; il trouve dans Necker un ministre habile et modéré, capable d'administrer l'ancien régime sans en ébranler les bases, tout en donnant à Topinion publique quelques satisfactions nécessaires. D'abord, le roi lui témoigne son estime et le couvre de sa haute protection. Mais aussitôt que Necker, malgré sa prudence, se heurte à la défiance des parlements et à la jalousie de Maurepas, il tombe à son tour victime d'une disgrâce imméritée.

A compter de cette date néfaste, le règne de Louis XVI entre décidément dans une nouvelle phase. C'en est fini des espérances qu'avaient inspirées la mort de Louis XV et l'avènement de son jeune successeur. Ni les grandes réformes projetées par Turgot, ni les améliorations plus modestes, ni les sages économies auxquelles Necker avait réduit ses visées, aucun progrès, aucun remède ne restent à Tordre du jour. Tout change à la fois, les choses et les esprits. En haut, réaction et désordre; en bas, souffrance et découragement. Tels sont, résumés en quatre mots, les traits caractéristiques dé l'époque comprise entre le 19 mai 1781 et le 29 décembre 178G, entre la retraite de Necker et la convocation des Notables.

Arrêtons-nous quelques instants pour jeter un coup d'œil sur cette période trop négligée de notre histoire. Elle prépare l'explosion soudaine de 1787. Elle n'en montre pas seulement les causes immédiates ; elle en explique les suites, qui, sans ce préliminaire obligé, risqueraient d'être mal comprises.

Après la disgrâce de Necker, suivant et confirmant celle de Turgot, la réaction devenait inévitable. A défaut

des documents qui la constatent, il suffirait, pour en affirmer Texistence, de rappeler Tenchaînement des circonstances qui l'ont produite.

Les satisfaits de l'ancien régime n'avaient jamais renoncé à le défendre, à le maintenir quand même, avec ses vices et ses abus, ses abus dont ils profitaient, ses vices qui flattaient leur orgueil. C'est trop présumer de la nature humaine que de la croire capable d'une telle abnégation. Les membres de la noblesse, du haut clergé, des parlements s'opiniàtraient toujours dans les mêmes prétentions et s'unissaient à la poursuite du même but. Ils rachetaient leur infériorité numérique par la force des avantagés politiques et sociaux accumulés entre leurs mains. A eux les commandements de l'armée, les dignités delà magistrature, l'influence et les richesses de l'Eglise. A eux les privilèges d'ordre et la meilleure partie des droits seigneuriaux. Ils comptaient des auxilaires jusque dans la région supérieure du tiers-état, où quiconque possédait la fortune rêvait d'acquérir la noblesse. Enfin, ils dominaient la cour et, par elle, ilsoccupaient toutes les avenues du pouvoir. Ils circonvenaient le roi, la reine, les ministres. Ils disposaient de ce gouvernement occulte que la vieille monarchie entretenait complaisamment à côté du gouvernement officiel.

On aimerait à croire que le mouvement général du xviiie siècle, étendant son empire jusque sur les castes privilégiées, avait éclairci les rangs ou du moins tempéré l'ardeur des partisans de l'ancien régime. L'élite de la noblesse française afl'ectait de flatter la personne et de prôner les ouvrages des philosophes. Oublieux du caractère sacré dont ils étaient revêtus, les prélats vivaient et pensaient comme les grands seigneurs. Dans un milieu si bien préparé, les idées libérales devaient faire de rapides et nombreuses conquêtes. Les parlementseux-mêmes n'étaient pas restés à l'abri de la contagion.

Ce n'est pas un motif pour exagérer l'étendue ni surtout la profondeur de ces conquêtes. Ils se comptent, les nobles et les prélats, vraiment, sincèrement libéraux, prêts à conformer leur conduite avec leurs paroles, capables de sacrifier leurs intérêts à l'application de leurs doctrines. De ceux-là, le nom est dans toutes les bouches, l'exemple revient sans cesse à la mémoire. Exemple d'autant plus honorable q;u'il est exceptionnel ! En général, le libéralisme des privilégiés s'arrête à la surface; affaire d'engouement et de mode, quand ce n'est pas affaire de prudence ou de tactique.

Mme de Staël , qui a vu les choses de' près , en donne la juste mesure lorsqu'elle dit * : « Les lumières philosophiques, c'est-à-dire l'appréciation des choses, d'après la raison et non d'après les habitudes, avaient fait de tels progrès en Europe que les possesseurs des privilèges, rois, nobles ou prêtres, étaient les premiers à s'excuser des avantages abusifs dont ils jouissaient. Ils comptaient bien les conserver, mais ils prétendaient à l'honneur d'y être indifférents, et les plus adroits se flattaient d'endormir assez l'opinion pour qu'elle ne leur disputât pas ce qu'ils avaient l'air de dédaigner. » Comparez à ce passage les aveux d'un jeune seigneur, qui connaissait, encore mieux que Mme de Staël, la noblesse libérale de Versailles et de Paris. « La liberté, dit le comte de Ségur dans ses Mémoires % nous plaisait par son courage, l'égalité par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu'on croit pouvoir remonter dès qu'on veut; et, sans prévoyance, nous goûtions à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d'une philosophie plébéienne. Aussi, quoique ce fussent nos privilèges, les débris de

1. Considérations 5wr la Uévolution française (Paris, Charpentier. i862), t. I, p. 14.

notre ancienne puissance, que Ton minait sous nos pas, cette petite guerre nous plaisait. Nous n'en éprouvions pas les atteintes ; nous n'en avions que le spectacle. Ce n'étaient que combats de plume et de paroles, qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d'existence dont nous jouissions et qu'une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable. » Ces derniers mots sont significatifs. Si les grands seigneurs n'attaquent les abus que parce qu'ils les croient inébranlables, ils seront fort tentés de les défendre aussitôt qu'ils les verront exposés à des attaques victorieuses. Voilà ce que vaut trop souvent le libéralisme des privilégiés.

Fût-il permis de confondre ces libéraux d'apparence et de surface avec les libéraux sincères et résolus, on n'arriverait à former, de cette réunion hétérogène, qu'une minorité infime de la noblesse et du haut clergé. En dépit de quelques dissidences, l'immense majorité de ces deux castes demeure fidèle aux traditions. Dans la perte de leurs privilèges, nobles et prélats voient une atteinte grave à leur fortune et le dernier coup porté à leur prépondérance. Ce double sacrifice, ils refusent d'y consentir volontairement et ne reconnaissent à personne le droit de le leur imposer malgré eux. Aussi les hommes les plus recommandables se consacrent franchement à la défense de l'ancien régime. Seulement, ils n'écrivent pas, ils ne pérorent pas, ils agissent, et nous verrons bientôt Teffet de leurs actes. La plupart se tiennent loin des regards de la foule, dans les coulisses de la cour ou dans l'obscurité de la vie de province. Aucun d'eux, pris séparément, n'attire l'attention de l'histoire. Pris en masse, ils composent un faisceau redoutable. De leurs efforts combinés, naît une force agissante, dont il faut tenir compte pour expliquer le cours des circonstances.

Il y a encore un élément qui n'est point à négliger dans cette analyse. La noblesse, le clergé, les parlements forment des corps anciens, puissamment constitués. Chacun d'eux est animé d'un esprit qui lui est propre, qui s'est perpétué d'âge en âge et qui oppose aux progrès de l'esprit nouveau une barrière infranchissable. Un des hommes qui ont le mieux dépeint la France de 1788, Rabaut Saint-Etienne, a dit dans la brochure que nous avons déjà citée * : « Les lumières pénètrent tard dans les corps : ils sont presque tous comme les salles antiques où ils se rassemblent, où le grand jour n'arrive qu'à midi et lorsque le pays est tout éclairé depuis le matin. » Ce n'est pas seulement que les lumières leur manquent ou leur arrivent trop tard, c'est que la force de l'habitude les entraîne, c'est qu'ils se font un point d'honneur de rester aujourd'hui ce qu'ils étaient hier. C'est qu'aussi l'intérêt général s'efface pour eux devant l'intérêt collectif qu'ils représentent. Ils ne se bornent pas à résister quand on les attaque : dès qu'ils en trouvent l'occasion, ils prennent résolument l'offensive. « L'esprit de corps, ajoute Rabaut Saint-Etienne, est une chose qui veut toujours à tort et à travers que le corps ait raison, que le corps ait droit, que le corps étende ses prérogatives, que le corps plaide, que le corps lutte, qu'il parle, qu'il ordonne quand il peut, qu'il remontre ou représente quand il ne peut pas ordonner, qu'il fasse glisser aujourd'hui des prétentions nouvelles, qu'il les rappelle demain comme des droits non contestés. » Suivant Rabaut Saint-Etienne, l'esprit de corps produit un autre inconvénient non moins regrettable : il inflige la tyrannie de ses prétentions et de ses préjugés à des hom-

1. Considérations sur le tiers-état, publiées en 1788 et reproduites dans les OEuvres complètes de Rabaut Saint-Étienne (Paris, Laisné, 1826), t. II, p. 237 et suiv.

mes qui, dégagés de ce joug, abandonnés aux libres inspirations de leur conscience, montreraient des dispositions largement conciliantes. C'est une des raisons qui expliquent comment la conduite publique de tant de gentilshommes contraste avec leurs opinions intimes. « Les lumières sont d'un tel effet qu'elles éclairent même ceux qu'elles dévoilent, et la majesté de l'intérêt public a quelque chose de si .imposant qu'elle entraine et soumet ceux mêmes qui Font le plus outragée. Alors, chaque membre d'un corps, plus éclairé sur la chose publique, rougit des usurpations de ses prédécesseurs et se sent disposé à rendre hommage à l'intérêt général. Mais cette pudeur, qu'il avait dans son logis, s'éclipse dans une assemblée; il se décharge de sa honte particulière sur le grand corps qui la doit porter... Voilà pourquoi nous voyons tous les jours qu'un homme, tenant à un corps, est deux hommes à la fois^ qu'il a deux pensées, celle qu'il montre dans le monde et celle à laquelle il souscrit dans une assemblée. ^'oilà pourquoi nous voyons cinquante personnes de très bon sens prendre une résolution qui n'a pas le sens commun. » Si les observations de Rabaut Saint- Etienne étaient exactes en 1788, à la veille d'une révolution imminente, à plus forte raison l'étaient-elles quelques années plus tôt, quand aucune révolution ne semblait possible. A cette dernière époque, les corps privilégiés se livraient sans mesure à leur ardeur réactionnaire. Dans la voie où les entraînait un travers incorrigible, ils pensaient avoir tout à gagner et rien à craindre.

Néanmoins, au début du règne, les privilégiés avaient reculé devant une lutte ouverte avec l'opinion publique, qu'ils croyaient soutenue par les dispositions du nouveau roi. Alors, ils courbèrent la tête : ils se résignèrent à une prudence qui n'était ni dans leur caractère,

i2 LA CHUTE DE l'aNCIEN RÉGIME

ni dans leurs habitudes; et cette prudence leur réussit. Grâce à de sourdes menées, sans rien risquer, sans rien compromettre, ils parvinrent à se débarrasser successivement de Turgot et de Neker. Ils firent échouer les réformes, d'où qu'elles vinssent, sous quelque forme qu'elles se présentassent, grandes et petites, du moment qu'elles tendaient à inaugurer un régime nouveau. Qu'avaient-ils maintenant à redouter de velléités libérales de Louis XVI? Ils venaient de pénétrer le secret de son caractère; ils avaient fait l'épreuve de son incurable faiblesse. Leur victoire semblait décisive.

Enhardis par elle, ils ne bornèrent plus leur ambition au maintien du statu quo. Ils firent ce que fait trop souvent le parti de la résistance, quand il a vaincu le parti du progrès : ils voulurent remonter le courant. Plus ils s'étaient sentis menacés dans leurs intérêts, froissés dans leur orgueil, blessés dans leurs préjugés, plus ils cherchèrent à se prémunir contre le retour de dangers analogues, en joignant, aux avantages politiques et sociaux dont ils jouissaient déjà, un surcroît de nouveaux privilèges; et comme ils étaient maîtres de la situation, comme l'opinion publique, privée de l'appui royal, restait une opinion sans force, la réaction commença.

Maurepas vieilli, sur le bord de la tombe, se serait bien gardé de combattre un mouvement qui répondait à ses tendances personnelles et qui justifiait ses prévisions. Il eut, avant de mourir, le temps de s'y associer. On a prétendu voir, dans sa conduite, un changemeat de système. On a dit qu'il s'était exposé et qu'il avait exposé le roi au reproche mérité d'une versati-

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