‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 36 sur 350 · SUITES DE LA DISGRACE DE NECKER · texte numérisé non relu

SUITES DE LA DISGRACE DE NECKER

mêmes principes, principes franchement rétrogrades, à toutes les branches du gouvernement et jusqu'aux moindres détails de l'administration. Grâce à lui, les dernières années du règne de Louis XV offrent le singulier phénomène d'un Etat où la marche des institutions s'opère en sens inverse de celle des esprits et des mœurs, et où le régime politique et social contraste de plus en plus avec les besoins, les idées, les tendances du pays contraint de le sabir.

En vain dirait- on que le succès de Maupeou ne fut qu'un succès éphémère. Le premier pas, le plus difficile, était franchi. Avec le moindre effort de persistance, on aurait sans peine et pour longtemps consolidé les résultats obtenus. La France était si docile ! Elle exhalait ses regrets en propos de salon, en brochures, en pamphlets et parfois en gros traités contre le despotisme. Somme toute, elle courbait la tête, elle obéissait. Maupeou, qui la connaissait bien, laissait dire^ écrire, imprimer. Il se sentait assez fort pour braver des attaques qui ne troublaient ni ses desseins dans le présent, ni sa confiance dans l'avenir. En face de ce triomphe incontestable, un précurseur du mouvement révolutionnaire, Helvétius, écrivant la préface de son dernier livre, s'écriait * : « Ma patrie a reçu enfin le joug du despotisme; elle ne produira donc plus d'écrivains célèbres. Le propre du despotisme est d*étouffer la pensée dans les esprits et la vertu dans les âmes. Ce n'est plus sous le nom de Français que ce peuple pourra de nouveau se rendre célèbre. Cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de l'Europe ; nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté; c'est par la consomption qu'elle périra; la

1. Préface du livre de VHomme, citée par La Harpe, Philosophie du XVI W siècle, t. I, p. 446. J'avoue que je n'ai pas pris la poiuo do vôrilier la citation de La Harpe ; mais je suis convaincu qu'elle est parfaitement exacte.

conquête est le seul remède à ses maux. » Evidemment il y a quelque chose d'excessif et d'outré dans la boutade misanthropique d'Helvétius. Elle n'en atteste pas moins une impression naturelle, un sentiment justifié par les circonstances , le désappointement et le chagrin des hommes qui avaient pris part à tant de luttes, qui avaient dépensé tant d'intelligence, déployé tant d'activité au service des nouvelles idées, et qui voyaient tout à coup le siècle des philosophes et des économistes aboutir piteusement au coup d'Etat de Maupeou, à la recrudescence des vieux abus, des vieilles routines, sans que la France de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau témoignât le moindre souci de rejeter loin d'elle ce calice d'amertume et d'humiliation.

A la mort de Louis XV, les amis du progrès ne conservaient qu'une lueur d'espoir. Ils se flattaient que le nouveau roi, entouré de nouveaux ministres, cédant aux inspirations d'un cœur jeune et bienfaisant, prendrait l'initiative des réformes que réclamaient la justice et la raison. L'éventualité d'une révolution prochaine parut encore possible, mais cette fois d'une révolution légale et pacifique, venue d'en haut et qui, loin d'ébranler le trône, ne servirait qu'à l'affermir. Provoqués par cette illusion, les transports de l'allégresse publique éclatèrent de toutes parts. Leur signification n'était pas douteuse. Elle eût dû frapper l'attention de Louis XVI et décider sa conduite. Les voix les plus autorisées s'accordaient à lui indiquer le but. Marie-Thérèse elle-même,, qui n'a jamais été suspecte d'un libéralisme aveugle, écrivait à sa fille Marie-Antoinette, le 30 mai 1774 ^ : « La France a des ressources immenses : il y a des abus énormes, mais ceux-ci augmentent pour ce moment les ressources, en les abolissant et s'attirant par là la béné-

1. Correspondance, publiée par MM. d'Arneth et Geffroy. t. II, p. 155.

Page 1