Droz, Histoire du règne de Louis XVI, t. I, p
2. Lettre du 14 février 1787 à son ami Longo, citée par M. de Loménie, Nouvelles études sur les Mirabeau, t. II, p. 415.
3. Allusion aux critiques dirigées contre l'administration honnête, mais faible et maladroite de d'Ormesson. Voir Droz, Hist. du règne de Louis XVI, t. I, p. 290, :J00.
quand il fut sûr de trouver dans les hautes classes un appui suffisant contre les idées de réforme, il n'hésita plus à se montrer tel qu'il était, au fond du cœur, tel qu'il n'avait pas cessé d'être. Il laissa le comte, depuis maréchal de Ségur, publier le trop fameux Règlement de 1781 sur les grades de l'armée, et il s'empressa d'assurer à un homme comme Joly de Fleury la lourde succession de Nccker.
Le Règlement de 1781 est le premier gage que la réaction triomphante obtint du gouvernement de Louis XVI. Nul doute qu'il ne fût préparé quelque temps avant de paraître. On n'osa pas le soumettre à la signature du roi, tant que Necker conserva la direction des finances. On craignait l'opposition d'un ministre que l'on supposait plus libéral, plus dévoué aux idées progressives, qu'il ne l'était réellement. Dès qu'il fut renversé, les hésitations cessèrent. Sa chute est du 19 mai; le Règlement porte la date du 22; il n'est postérieur que de trois jours ; la coïncidence est frappante.
Même alors, on évita d'attirer l'attention publique. L'acte officiel ne reçut pas le titre d'édit. En apparence, ce n'est pas une véritable loi ; c'est un règlement administratif, suivi d'un Mémoire qui en précise l'application. Les promoteurs d'une mesure, qui devait exercer tant d'influence sur les destinées de la monarchie, essayèrent d'en dissimuler la gravité. Scrupule de forme, rien de plus; car au fond ils trouvaient, dans les dispositions nouvelles, toutes les satisfactions qu'ambitionnait leur ardeur réactionnaire.
Nous comprendrions, à la rigueur, que l'ancien ré-
gime eût jugé convenable de réserver à la noblesse la plus grande et la meilleure partie des grades militaires. De tous les privilèges dont elle jouissait, celui-là était peut-être le plus conforme à l'esprit de son institution. Mais encore fallait-il empêcher qu'il ne dégénérât en monopole exclusif, de peur d'étouffer l'émulation dans l'armée -et de provoquer dans le pays des jalousies dangereuses. Si ce monopole eût déjà existé, le temps était venu d'y mettre un terme. S'il n'existait pas ou s'il n'existait qu'incomplètement, personne ne devait songer ni à l'établir ni à l'aggraver. Au lieu du système recommandé par la prudence et la justice, le Règlement de 1781 semble fait exprès pour en suivre le contrepied. Ses prescriptions sont aussi rigoureuses qu'absolues. Il décide qu'à l'avenir quiconque prétendra au grade d'officier, soit dans l'infanterie, soit dans la cavalerie française, sera d'abord tenu d'établir sa qualité de noble. Un degré de noblesse ne lui suffit pas : il en exige quatre, sans compter celui du postulant, en sorte qu'il exclut, avec les familles roturières, les familles anoblies depuis plus d'un siècle. Sauf une exception, une seule, au profit des fils de chevaliers de Saint-Louis, il n'admet que les représentants de l'ancienne France et repousse, comme une tare, tout alliage avec la France moderne. Quant aux preuves à fournir, il les veut précises, formelles, ne présentant aucun doute, ne permettant aucune fraude. Il en fixe le nombre, la nature ; et, pour souverain arbitre de ce singulier concours, il institue Chéri n, le généalogiste de la couronne. Voilà où en était venu l'ancien régime, moins de huit ans avant la réunion de l'Assemblée constituante.
Naturellement, on impute cette lourde faute au ministre de la guerre, que ses fonctions désignent comme en étant le principal auteur. Son fils a prétendu le jus-
tifier. Dans ce but, le comte de Ségur, celui qui fut membre de l'Académie française, a fourni des explications dignes d'être examinées avec soin. En dehors de la question de responsabilité personnelle, elles contiennent des renseignements curieux sur l'origine, le caractère et les conséquences du Règlement de 1781. Il importe que le lecteur en ait sous les yeux les passages essentiels / dût la citation lui paraître un peu longue. Nous verrons ensuite quelle confiance ils méritent *.
« On se rappelle, dit le comte de Ségur, qu'à l'épo-. que où mon père était ministre, Tesprit d'innovation se manifestait partout, et, au moment où nos citadins se passionnaient pour les institutions anglaises, nos militaires s'efforçaient de devenir Prussiens... On ne parlait généralement que de réformes, de tactique nouvelle et de suppression d'abus. Le roi, ne voulant ni résister sans prudence, ni céder sans motifs à cette fermentation des esprits, avait chargé un comité, composé de vingt-quatre inspecteurs d'infanterie et de cavalerie, d'examiner à fond toutes les parties de l'administration militaire et de rendre compte de leur travail au ministre par un rapport, que celui-ci devait soumettre, avec son avis, au roi dans son conseil. » Ce rapport, discuté pendant plusieurs mois, fut soumis à mon père. Il contenait l'analyse des nombreuses réclamations qui affluaient de toutes parts sur l'organisation de notre armée.... Les inspecteurs avaient accueilli les plaintes d'une foule de nobles, qui prétendaient que, ne pouvant, sans déroger, entrer dans d'autres carrières que celle des armes, ils la voyaient désormais presque fermée pour eux... par la facilité
1. Une chose me décide à insister : c'est qu'un certain nombre d'historiens acceptent sans contrôle les explications du comte de Ségur et en profitent pour excuser l'ancien régime, là où il est le moins excusable.
abusive avec laquelle on laissait éluder les ordonnances, qui exigeaient, pour être nommé officier, des certificats de noblesse signés par quatre gentilshommes. Ces certificats, disaient-ils, se donnent fréquemment à des roturiers par de jeunes gentilshommes obérés et qui trouvent ainsi le moyen de se libérer de leurs dettes. Lorsque mon père porta ce rapport au conseil, il combattit avec chaleur l'opinion des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations de la noblesse... Cependant l'opinion contraire (à la sienne) prévalut, et il fut décidé que dorénavant ce serait M. Ghérin, généalogiste de la cour, qui délivrerait les certificats de noblesse, précédemment donnés et signés par quatre gentilshommes * . Mon père reçut l'ordre de faire une ordonnance conforme à cette décision; il obéit. Mais, en la rédigeant, il excepta de l'obligation des preuves prescrites les fils de chevaliers de Saint- Louis et les emplois d'oflîciers dans plusieurs corps de troupes légères % en sorte que, indépendamment des moyens d'avancement assurés aux longs services et offerts par les chances de la guerre, le tiers état eut peut-être, depuis cette époque, plus de facilité qu'auparavant pour entrer dans la carrière militaire. Cependant on fit peu d'attention à ces adoucissements ; on parut même oublier l'ancien état de choses et les preuves de noblesse précédemment exigées. Enfin, il passa pour constant que c'était mon père qui avait infligé au tiers état une exclusion humiliante; et son ordonnance devint le but principal vers lequel se diri-
1. Le Règlement de 1781 ne se borne pas cà modifier la délivrance des certificats de noblesse; il les rend strictement exigibles; il impose aux candidats la preuve de quatre et môme de cinq degrés de noblesse; il soumet cette preuve à des conditions rigoureuses.
2. Le texte du Règlement de 1781 ne contient pas la moindre trace de cette dernière exception. On dirait que le comte de Ségur, avant d'apprécier la valeur de cet acte, a négligé de le relire.
gèrent tous les traits de la malveillance et d'une haine déjà trop vive de l'ordre plébéien contre celui de la noblesse. Voilà les faits dans toute leur vérité; l'opinion publique, jusqu'ici trompée, les jugera K »
Que le maréchal de Ségur ne soit ni l'inspirateur ni l'auteur principal du Règlement de 1781, nous l'admettons volontiers. Déjà nous avons présenté ce Règlement comme le résultat d'un mouvement général, comme le gage de la victoire d'un parti. Sur ce point, le passage que nous venons de reproduire confirme pleinement notre appréciation. C'est bien la noblesse qui, se prétendant lésée dans l'usage de ses anciens privilèges, en a réclamé de nouveaux. Elle n'a pas eu grand'peine à obtenir gain de cause auprès d'une commission composée d'officiers généraux tous ou presque tous nobles ; et le gouvernement de Louis XVI, que la clairvoyance de Necker ne retenait plus sur une pente glissante, s'est laissé entraîner à son tour, en sorte que le ministre de la guerre a fini par se rendre l'éditeur responsable d'une œuvre qu'il désapprouvait.
Faut-il admettre aussi que les dispositions du Règlement de 1781, comparées au régime antérieur, constituent un adoucissement, presque un progrès, comme le prétend M. de Ségur, emporté par Fexcès de son zèle filial? Alors pourquoi son père a-t-il combattu « avec chaleur l'opinion des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations de la noblesse »? Pourquoi n'a-t-il cédé qu'à la contrainte d'un ordre souverain? Et, d'un autre côté, est-il vraisemblable, estil possible que le tiers état ait poussé l'aveuglement ou l'audace jusqu'à se déchaîner contre un acte qui méritait sa reconnaissance? M. de Ségur oublie que les plaintes du tiers état se fondent précisément sur la comparai-