‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 45 sur 350 · Jean Soanen · texte numérisé non relu

Jean Soanen

règlement de 1781 que Mme Gampan ajoute : « Une autre décision de la cour, qui ne pouvait être annoncée par un édit, fut qu'à l'avenir tous les biens ecclésiastiques, depuis le plus modeste prieuré jusqu^aux plus riches abbayes, seraient Fapanage de la noblesse \ » Ce dernier trait complète le tableau. Il ne laisse aucun doute sur Tensemble des circonstances auxquelles se rattache le Règlement de 1781 et dont il conserve l'empreinte.

La réaction ne s'arrête pas en si bonne voie. Une fois lancée, elle continue sa marche, que rien ne contrarie. Elle envahit tout, elle se répand partout. Pour la suivre en ses progrès divers, il faudrait se condamner à des longueurs fastidieuses et parfois descendre à des détails puérils. Ni la liberté de Fagriculture, ni celle de l'industrie ne trouvent grâce devant ses caprices. Tantôt le parlement' de Paris défend de moissonner les blés à la faux ^ Tantôt des lettres patentes, oui, des lettres patentes, ordonnent que désormais la longueur des mouchoirs qui se fabriquent dans le royaume sera précisément égale à leur largeur ^ Laissons de côté ces misères, et contentons-nous de passer en revue des actes d'une portée plus sérieuse.

D'abord, en quelles mains va tomber la lourde succession de Necker? Les fonctions de contrôleur général avaient toujours été des fonctions difficiles. Après lui, on pouvait craindre qu'elles n'excédassent les forces"

1. Mémoires de Mme Campan, édit. Berville et Barrière, t. I, p. 236,237.

2. Arrêt du 2 juillet 1786, Recueil des lois anciennes, par Isambert cl Decruzy, t. XXVm, p. 211.

3. Lettres patentes du 23 septembre 1784, Eodeniyi, XXVJI, p. 475.

d'un homme ordinaire. Imaginez un ministère où se concentraient, avec les affaires spéciales réservées au ministère des finances, celles que notre organisation actuelle attribue aux ministères des travaux publics, de l'agriculture, du commerce, et la majeure partie de celles qui encombrent le ministère de l'intérieur. Dans le gouvernement de l'ancienne France, aucun rouage ne jouait un rôle plus important. De lui dépendait le sort de presque toutes les questions soulevées par l'opinion publique depuis le début du règne, et par conséquent l'avenir de la monarchie. Aussi les premiers à qui Maurepas proposa le contrôle général eurent le bon sens de refuser. « Il trouva enfin un conseiller d'État qui n'osa repousser l'offre jointe à la prière... Joly de Fleury, c'était son nom, offrit un ministre tout honteux de l'être : il avait à peine pris ce fardeau que déjà il en était accablé ^. » Mais il possédait, au gré de Maurepas, des qualités qui rachetaient son insuffisance. Il avait des opinions sûres et dans le goût du jour. « C'était un de ces hommes qui ne manquaient pas une occasion de déplorer la diffusion des lumières, et l'on voyait qu'il les avait haïes jusqu'à refuser d'en prendre sa part. L'administration, selon lui, devait être aussi secrète que la procédure criminelle,^ toutes deux devaient ressembler à l'Inquisition. Le public n'avait rien à voir dans la fortune publique. Les avocats étaient de trop dans les procès, les écrivains dans les villes, surtout les maîtres d'école dans les villages. On eût cru, à entendre M. Joly de Fleury, qu'il ne savait pas administrer parce que les paysans savaient lire. Il disparut 'après avoir montré qu'il n'était guère plus avancé qu'eux pour les fonctions qu'il avait osé prendre faute d'oser les refuser ^ » Et ceci n'est pas un portrait de

• 1. Mémoires de Weber, édition Berville et Barrière, 1. 1, p. 147. 2. Eodem,

fantaisie emprunté à quelque pamphlet libéral. Les lignes qu'on vient de lire sont fidèlement extraites des Mémoires de Weber, le frère de lait de Marie-Antoinette. Même à la cour, Joly de Fleury passait pour le type achevé de l'esprit réactionnaire poussé jusqu'aux dernières limites de l'étroitesse K Son administration ne répondit que trop à sa renommée : il justifia le genre de confiance qui Pavait fait choisir par Maurepas.

Après la mort de ce dernier, Louis XVI, encore bien jeune, déclara qu'il n'aurait plus de premier ministre et qu'il garderait entre ses mains les rênes du gouvernement. Mais il avait toujours besoin de conseils et prit l'habitude d'en demander à son ministre des affaires étrangères, le comte dé Vergennes. Sur le compte de ce nouveau mentor, on peut s'en rapporter sans crainte à l'historien qui a le mieux connu les hommes d'Etat de cette époque et qui les a jugés avec le plus d'impartialité. Ce ministre, dit M. Droz 2, « portait souvent une habile prudence dans les négociations avec l'étranger; mais, connaissant peu les affaires intérieures du royaume, jugeant mal la disposition des esprits, persuadé que le gouvernement par excellence est le gouvernement absolu, il ne pouvait éclairer son maître sur les véritables moyens d'administrer le royaume et de prévenir les troubles, dont on n'était plus séparé que par un petit nombre d'années. » Si cette appréciation est juste, comme tout porte à le croire, le comte de Vergennes se serait bien

1. Comparez ce que dit de lui l'ouvrage intitulé Mémoires et coy^i^espondance de Condorcet^ par Gaétan de Larochefoucauld : « C'est ce M. Joly qui, dans une note sur Marc-Aurèle, trouve étrange qu'on n'ait pas encore fait la plus utile de toutes les lois. C'eût été, dit-il, d'ordonner aux hommes, sous les peines les plus sévères, de contenir dans de justes bornes leur curiosité naturelle et de leur défendre de parler et d'écrire sur des choses qui passent la portée de leur intelligence. Si M. de Joly eût été fidèle à ses principes, il n'aurait ni traduit ni commenté Marc-Aurèle. »

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