XII
Tandis que les vainqueurs s'abandonnent à l'ivresse de la victoire, que deviennent les vaincus? Les vaincus, c'est-à-dire toute la France, moins les privilégiés. Et parmi les privilégiés, combien se plaignent de n'avoir pas eu leur juste part de dépouilles? La noblesse de province accuse la noblesse de cour de les avoir accaparées; une sourde irritation règne dans le bas clergé. Mais ces dissensions naissantes ne laissent pas encore pressentir les suites qu'elles doivent avoir. Leur gravité s'efface devant un symptôme beaucoup plus sérieux. Au sein du tiers état, la souffrance est générale, uni-
1. Voyez encore dans les Mémoires d'Auqeard, qui fut secrétaire des commandements de la reine, comment l'acquisition de Sninl-Cloud, faite au nom de cette princesse, fut imposée à Galonné (pages 134 et suivantes).
verselle. Sous des formes diverses, matérielle ou morale, elle atteint toutes les classes, elle pénètre toutes les couches, bourgeoisie, commerce, artisans, peuple des villes et des campagnes.
Ce qui en augmente l'amertume, c'est qu'elle succède à plusieurs années d'espérances et d'illusions. Le cœur humain est ainsi fait qu'il ne trouve rien de si poignant qu'une rechute après une apparence de guérison, une recrudescence après un intervalle de répit. Jamais l'ancien régime n'a paru aussi intolérable qu'après les réformes de Turgot et les améliorations de Necker. On avait cru toucher au terme des abus, et les abus, loin de diminuer, se multipliaient. On avait perdu les vieilles habitudes de résignation passive, et la résignation devenait plus nécessaire qu'autrefois. Le résultat de ce désenchantement n'a pas échappé à la sagacité de M. de Tocqueville. Seulement, il le présente sous un jour qui en altère la physionomie. Un chapitre de son livre est intitulé : Comment on souleva le peuple en voulant le soulager ^ Pour être exact, il faudrait dire : Comment on exaspéra le peuple^ en lui promettant des soulagements et en ne lui donnant que des aggravations. Cette vérité vraie, M. de Tocqueville l'a entrevue. Cédant à l'évidence de faits qu'il connaît parfaitement, il laisse percer sa pensée dans les lignes suivantes : « Louis XVI, pendant tout le cours de son règne, ne fit que parler de réformes à faire. Il y a peu d'institutions dont il n'ait fait prévoir la ruine prochaine.... Après avoir ôté de la législation plusieurs des plus mauvaises, il les y replace bientôt : on eût dit qu'il ne voulait que les déraciner, laissant à d'autres le soin de les abattre ^ » En attendant, le peuple souffre. Il souffre d'autant plus qu'il a plus espéré. La confiance qu'il avait mise en la royauté s'ébranle. Bientôt
1. \^ Ancien Régime, par M. de Tocqueville, livre III, chap. v.