‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 2)Chapitre 71 sur 350 · DÉCOURAGEMENT ET LÉTHARGIE · texte numérisé non relu

DÉCOURAGEMENT ET LÉTHARGIE

absolue, une léthargie universelle, que, seul entre tous, il a eu le courage et la force de secouer.

Me sera-t-il permis d'ajouter qu'il y a longues annéees, j'ai eu l'occasion de vérifier les assertions du parlement de Paris, avant de les connaître? En étudiant riîistoire de la petite ville de Vézelay, j'ai d'abord constaté qu'au milieu du xviri^ siècle, la vie municipale y était pleine d'activité, d'indépendance et d'énergie. Vers la fin de l'ancien régime, j'ai été surpris de voir la scène changer complètement. « Aux approches de 1789, disais-je alors S comme s'il se fût agi d'un fait extraordinaire, on croirait que tout ce mouvement va s'accentuer encore davantage; on s'attend à trouver, dans les registres de la municipalité de Vézelay, des assemblées plus fréquentes, des idées plus larges, quelque chose de l'agitation qui remue la France entière. Au contraire, jamais ces registres n'ont été plus vides et n'ont présenté moins d'intérêt. Par un dernier édit, le roi substitue l'office de maire perpétuel aux offices de maire ancien, de maire alternatif, ou de maire ancien et alternatif. Avant de livrer à l'encan cette nouvelle charge, l'intendant de la généralité de Paris offre aux habitants de Vézelay de la retirer pour eux-mêmes, moyennant finance, afin d'en disposer ensuite par voie élective. Ceux-ci se réunissent, et, le 30 mai 1784, ils^ déclarent qu'ils n'ont moyen d'empêcher la levée dudit office par qui voudra s'en faire pourvoir, lesdits habitants n'ayant aucuns fonds, ei cTailleun ne désirant aucunement acquérir ledit office et s en faire pourvoir eux-mêmes. Sur leur refus, un sieur RameaU, avocat au parlement, achète la charge de maire et s'en fait investir. Cinq ans après, la Révolution éclate. Il s'affuble encore du titre pompeux de maire perpétuel qu'il va perdre pour jamais. Dans l'intervalle de ces cinq

1. Etude historique sur Vézelay, t. Ill, p- 163 (publiée en 1868).

années, il n'y a presque pas d'assemblées municipales et pas une délibération importante. Au lieu du mouvement, dont on s'attendait à recueillir les traces, on ne constate que stagnation et apathie. » Évidemment, ce n'est pas là un phénomène local. Qu'on fouille les archives de nos villes et de nos villages, on rencontrera partout les traces de cette léthargie universelle, dont le parlement de Paris a si bien résumé l'origine et les diverses phases.

Enfin que l'on réfléchisse : si l'attitude du tiers état avait été moins rassurante, le parlement n'aurait pas été si téméraire. La noblesse n'aurait pas affecté tant de sympathies pour les « insurgents » d'Amérique. Le baron de Breteuil n'aurait pas provoqué l'instruction publique de l'affaire du collier. Vaudreuil n'aurait pas fait représenter le Mariage de Figaro malgré les défenses du roi. Galonné aurait peut-être hésité à convoquer les Notables. La plupart des fautes commises par les privilégiés et par le gouvernement, depuis 1781, ne s'expliquent que par une confiance absolue, et cette confiance elle-même par l'attitude passive du tiers état. De là vient que Marmontel, sans contester les causes lointaines et profondes de la Révolution française, a pu dire * : « Il est vrai cependant qu'elle n'est arrivée que par l'imprudence de ceux qui se sont obstinés à la croire impossible. » Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à la fin de Tannée 1786, personne ne croyait à l'éventualité d'une révolution prochaine, et que, même après l'événement, les contemporains sont restés convaincus qu'alors il était facile de l'éviter ».

Page 1