Récit des parlementaires {Arch, parl.^ t. 1, p
Peu après arriva de Versailles la députation qui s'y était rendue. Par un juste retour des choses d'ici-bas, elle avait subi là des avanies dans le genre de celles dont le marquis d'Agoult venait d'être, au palais de justice, l'innocente victime. Lesministres l'avaient renvoyée de Caïphe à Pilate. Le roi, à qui elle demandait audience, lui fit attendre sa réponse jusqu'à minuit, et pour lui déclarer qu'il ne la recevrait pas, faute d'avoir été prévenu € en la forme ordinaire ». A son tour, le parlement se trouvait fort en peine et ne savait de quel bois faire flèche. Il était difficile qu'une assemblée si exigeante pour elle-même en matière de formes reprochât au souverain de montrer la même rigueur. A la suite d'une courte délibération, il fut arrêté « que les gens du roi se retireraient sur-le-champ à Versailles, à l'effet de savoir le jour, l'heure et le lieu auxquels il plairait au roi de recevoir la supplication de son parlement, et que la cour attendrait en silence leur retour et les événements. » Mais les gens du roi étaient prisonniers dans leur parquet. Le procureur général eut beau écrire au maréchal de Biron, afin de solliciter la levée d'une consigne qui rendait inexécutables les ordres de la cour. Le maréchal de Biron transmit la lettre au baron de Breteuil. Le baron de Breteuil répondit qu'il allait la
faire porter au roi et la députation dut renoncer à
tenter un second voyage. Durant ces lenteurs calculées, l'assemblée, captive elle-même dans la grand'chambre, affectait de rester en séance. Elle ne délibérait pas, elle attendait, et la nuit s'écoula sans aucun incident nouveau.
Vers neuf heures du matin, les pairs reçurent mystérieusement des lettres de cachet, datées de la veille, qui les invitaient à ne plus siéger au parlement, lors même qu'ils y seraient convoqués ou retenus. Presque aussitôt, le marquis d'Agoult les avertit qu'ils étaient
Digiti
482 LA CHUTE DE L'aNXIEN RÉGIME
libres de sortir. Evidemment cette mesure venait beaucoup trop tard. Les pairs étaient trop engagés dans la lutte pour reculer, en abandonnant les magistrats dont ils avaient encouragé la conduite. Ils se concertèrent un instant et déclarèrent, sans hésiter, qu'ils resteraient à leur poste. La séance continuait toujours dans la même inaction, et Tattcnte devenait insupportable aux plus opiniâtres. Enfin, vers onze heures du matin, le marquis dWgouIt reparut avec de nouveaux ordres. A trois reprises différentes, il somma d'Éprémesnil et Montsabert de le suivre. Personne ne répondant à son appel, il fit entrer un exempt de robe courte, du nom de Larcher, auquel il adressa ces paroles : « Je vous enjoins, de la part du roi, de me dire si MM. Duval et Goislard sont ici présents et de me les indiquer. » Larcher était un pauvre homme, que rien ne protégeait contre les sévérités du pouvoir; néanmoins, il promena ses regards sur l'assistance et répondit froidement qu'il n'apercevait point les deux magistrats. Il fallut alors interpeller une dernière fois la cour et lui demander à elle-même rindication refusée par Larcher. La cour garda le silence, et le marquis d'Agoult se retira, en annonçant qu'il allait rendre compte de la manière dont les ordres du roi venaient d'être accueillis.
Tout le monde sait comment se termina cette scène, où Ton est encore plus surpris de la maladresse et de la longanimité du gouvernement que des bravades et de la ténacité des magistrats. Ceux-ci finirent par comprendre qu'à force de prolonger et de multiplier les défis . ils risquaient d'attirer sur eux un châtiment exemplaire. Sous prétexte de ne pas exposer « le sieur Larcher à être une troisième victime du despotisme », ils s'empressèrent de rappeler le marquis d'Agoult. D'Éprémesnil et Goislard consentaient à se livrer euxmêmes. Avant de quitter la grand'chambre, d'Épré-
Digiti
mesnil ne manqua pas l'occasion de faire entendre une protestation emphatique. On eût dit qu'il marchait à la mort. L'émotion des assistants était encore plus vive que la sienne. « Plusieurs de ses jeunes confrères quittèrent leur place pour lui dire un dernier adieu. Il reçut leurs embrassements; il se sentit baigné de leurs larmes sans en verser une seule. Régulus, retournant à Carthage, n'était pas plus ferme et plus tranquille». » Après lui, Goislard de Montsabert accomplit le même sacrifice avec la même emphase. « Je prie la cour, dit-il notamment, de croire que ni les promesses ni les menaces n'ébranleront mon courage ; que je verrais le billot devant moi, la hache levée sur ma tête, sans oublier les exemples que m'ont donnés mes pères et sans abandonner les principes que j'ai puisés dans le sein de la cour. » Vous parlez de hache, de billot, aurait pu répondre une voix prophétique : vous savez pourtant que rien de semblable ne vous menace, tant que subsistera l'antique et paternelle royauté, sous l'égide de laquelle il vous est si facile, à vous tous, de vivre paisibles et honorés. C'est quand vous serez parvenus à la renverser par votre aveuglement que le danger commencera pour vous, comme pour tant d'autres, qui vous applaudissent. Vous périrez alors : mais vous périrez victimes d'une révolution que vous aurez eu la folie de déchaîner.
Personne, hélas! dans l'enceinte du Palais, n'avait la moindre prévision de catastrophes déjà si prochaines. Avant de se séparer, et « malgré les fatigues inséparables d'une séance de trente heures ^ », l'assemblée prit encore le temps de rendre un arrêté, par lequel elle recommandait au roi les talents et les vertus des magistrats, « arrachés avec violence du sanctuaire de
1, Récit det parlementaires (Arch. parL, t. I, p. 292).