ÉTAT DE LA PROVINCE
tre eux avaient eu jadis des états particuliers, dont ils avaient été dépouillés par des actes arbitraires. Ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour en obtenir le rétablissement. D'ailleurs, les nombreux échecs que le gouvernement venait déjà de subir encourageaient l'esprit d'opposition à se donner libre carrière. Nulle part, les édîts de 1787 n'avaient reçu leur paisible et complète exécution. Nulle part, les débats qu'ils avaient soulevés n'étaient clos, les résistances qu'ils avaient rencontrées n'étaient vaincues : et tout à coup, au milieu d'une anarchie de si mauvais augure, les édits de 1788 viennent jeter un nouveau prétexte de désobéissance, un dernier brandon de discorde.
Ce qui donnait à cette complication un surcroît de gravité, c'est que les parlements de province apportaient dans la lutte des éléments de force qui manquaient à celui de Paris. Ils n'avaient commis aucune faiblesse et ne s'étaient déconsidérés par aucune transaction regrettable. Si parfois leurs membres choquaient les hommes éclairés par leurs prétentions et leur morgue, personne au moins ne refusait un juste hommage à la dignité de leur caractère. A défaut de l'aflfection, ils jouissaient de l'estime publique. Ils avaient surtout l'avantage de vivre en parfaite harmonie avec l'aristocratie locale. La vieille distinction entre la noblesse de robe et la noblesse d'épée, que les courtisans entretenaient avec un soin jaloux, dans le cercle de Versailles et de Paris^ tendait à s'effacer partout ailleurs. Les magistrats qui composaient les cours souveraines du royaume étaient presque tous d'origine vraiment noble. Il n'y avait aucune raison pour les considérer comme appartenant à c un ordre différent de ce qu'on appelait les gens du monde * ». Dans plusieurs provinces, les
i. Le mot est de Bésenval. « Le parlement de Paris, diUil, d'un ordre différent de ce qu'on appelle les gens du monde, était déchu dans-
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parlements ne formaient, avec la noblesse du pays, qu'une « grande famille, à laquelle toutes les autres étaient liées de sentiments et d'intérêts. » Aussi lorsque, en prévision d'un conflit décisif, ils cherchèrent autour d'eux des alliés, ils n'eurent pas de peine à trouver ce dont ils avaient besoin.
Depuis longtemps, les gentilshommes de province avaient conçu contre le gouvernement de Louis XVI une sourde irritation, qui remontait à la convocation des notables et aux mesures proposées par Galonné. C'étaient eux qui s'étaient jetés avec le plus d'ardeur dans la réaction féodale de 1781 . Ce sont euxqui souflrirent le plus de se voir brusquement troublés, dans la paisible possession des avantages que leur avait procurés leur triomphe. En général, ils étaient, sinon pauvres, du moins peu aisés. La perspective d'impôts destinés à les atteindre les blessait dans leurs intérêts aussi sensiblement que dans leur orgueil. Ils venaient d'éprouver un autre sujet de mécontentement. Les ordonnances du 15 mars 1788, sur la réorganisation de l'armée, leur enlevaient l'espoir de parvenir à certains grades, exclusivement réservés à la haute noblesse, à la noblesse de cour. Ils s'en plaignaient comme d'une injustice et d'une humiliation, dont ils imputaient la responsabilité aux ministres, au gouvernement, au roi lui-même. Enfin les édits de mai les atteignaient encore dans leur autorité comme seigneurs et dans leurs revenus comme justiciers. Lamoignon avait beau protester de son respect pour leurs droits. Sous ces déclarations trompeuses, ils voyaient poindre des dispositions menaçantes. Dans un pamphlet inspiré par eux, dès le début du conflit, ce dernier grief est l'objet d'une insistance spéciale. On y
ropinion publique par sa conduite. » C^est encore Bésenvai qui explique la situation toute différente des parlements de province. Voy. Mémoiref^ t. 111, p. 325.
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