‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 3)Chapitre 310 sur 351 · ÉTAT DE LA PROVINCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA PROVINCE

lit entre autres ce passage * : « Qu'est-ce que ce respect affecté pour nos possessions particulières? On nous dit dans une ordonnance, ouvrage détestable, contradictoire, inconséquent, qui renferme tous les défauts à la fois, on nous dit dans un fade préambule qu'on ne veut point toucher aux droits des justices seigneuriales. On avoue qu'elles sont patrimoniales et qu'elles font partie des fiefs auxquels elles sont unies. Et , en conséquence de ce principe, la même loi porte que le demandeur aura la liberté de porter d'abord son instance à la justice des lieux ou au siège présidial, et que, dans le cas où le demandeur ferait choix de la justice seigneuriale, le défendeur pourrait la décliner et forcer son adversaire de plaider devant le juge royal. Que restera-t-il donc aux seigneurs du droit qu'il ont de faire rendre la justice dans leurs fiefs? N'est-ce pas se jouer de nos lumières, autant que de nos propriétés? N'estce pas même nous accabler, dans les maux qu'on nous fait, du mépris le plus avilissant, que de vouloir nous tromper par des détours aussi grossiers? Quoi! nos mi- Aistres ne croient pas même qu'il soit nécessaire de mettre un peu d'art dans leurs manœuvres ! »

Tant de motifs d'irritation permettaient aux parlements de province de se ménager une alliance précieuse, et ils n'y manquèrent pas. Avec Tappui de la noblesse, ils étaient à peu près sûrs de la neutralité de l'armée. Le règlement de 1781, confirmé par les ordonnances de 1788, n'avait-il pas livré tous les grades à de purs gentilshommes? S'il ne s'était agi que de réprimer une émeute populaire, les officiers auraient fait leur devoir. Mais le jour où le gouvernement viendrait à leur donner Tordre de combattre les hommes de leur

1. J'emprunte ce pamphlet à une collection manuscrite de pièces relatives aux événements de Tannée 1788. Bibliothèque de M; Ernest Petit, n* 440.

Digiti

caste, des amis, des parent?, dont ils partageaient les sentiments et les idées, que deviendrait alors le respect de l'obéissance et de la discipline? Sans doute, la pluplart étaient incapables de déserter leur drapeau et de passer ouvertement à Tennemi. Seulement, il y avait lieu de craindre qu'ils n'apportassent dans la lutte une hésitation, une mollesse, un désir de paix à tout prix, qui suffiraient pour paralyser Faction du pouvoir. D'un autre côté, nobles et magistrats, ligués ensemble, se préparaient à eux-mêmes un corps de troupes irrégulières. Ils avaient toujours eu, dans les classes inférieures de la population, une assez nombreuse clientèle. A la veille des événements qui les menaçaient , ils ne négligèrent aucun moyen d'influence ou de séduction. On dit que la populace leur ofl^rit ses services et qu'ils n'eurent pas la sagesse de les refuser *. Tout porte à croire qu'ils commirent le tort plus grave de solliciter ce qu'on ne leur offrait pas.

Quant à la bourgeoisie, au commerce, à toutes les classes un peu éclairées du tiers état, elles semblaient indifférentes à la fermentation qui se développait autour d'elles et conservaient leur immobilité ordinaire. Les témoignages contemporains ne laissent aucun doute sur leur attitude. « Le tiers état, dit Bésenval, qui, selon toute apparence, ne tardera pas à jouer un rôle et qui s'y prépare, restait encore dans son silence et sa nullité '. » En d'autres termes, Sallier aboutit aux mêmes conclusions. Après avoir énuméré les arrêtés, les protestations, les actes de tout genre, par lesquels la magistrature et la noblesse réunies s'efforçaient d'entraver la marche de l'autorité royale, ilajoute ' : « Des vues pures et franches dictaient ces réclamations. C'était le vœu de

i. Droz, Hist. de Louis XVI, t. U, p. 51.

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