SUITES DE LA DISGRACE DE NECKER
mêmes principes, principes franchement rétrogrades, à toutes les branches du gouvernement et jusqu'aux moindres détails de Tadministration. Grâce à lui, les dernières années du règne de Louis XV oiDfrent le singulier phénomène d'un Etat où la marche des institutions s'opère en sens inverse de celle des esprits et des mœurs, et où le régime politique et social contraste de plus en plus avec les besoins, les idées, les tendances du pays contraint de le suj)ir.
En vain dirait-on que le succès de Maupeou ne fut qu'un succès éphémère. Le premier pas, le plus difficile, était franchi. Avec le moindre effort de persistance, on aurait sans peine et pour longtemps consolidé les résultats obtenus. La France était si docile ! Elle exhalait ses regrets en propos de salon, en brochures, en pamphlets et parfois en gros traités contre le despotisme. Somme toute, elle courbait la tête, elle obéissait. Maupeou, qui la connaissait bien, laissait dire^ écrire, imprimer. Il se sentait .assez fort pour braver des attacruea ani npi troublaient ni ses desseins dans le présent, ni sa confiance dans l'avenir. En face de ce triomphe incontestable, un précurseur du mouvement révolutionnaire, Helvétius, écrivant la préface de son dernier livre, s'écriait * : « Ma patrie a reçu enfin le joug du despotisme; elle nei produira donc plus d'écrivains célèbres. Le propre du despotisme est d'étouffer la pensée dans les esprits et la vertu dans les âmes. Ce n'est plus sous le nom de Français que ce peuple pourra de nouveau se rendre célèbre. Cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de l'Europe ; nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté; c'est par la consomption qu'elle périra; la
1. Préface du livre de VHomme, citée par La Harpe, Philosophie du XVI U* siècle, t. I, p. 446. J'avoue que je n'ai pas pris la peine de vérifler la citation de La Harpe ; mais je suis convaincu qu'elle est parfai* tement exacte.
conquête est le seul remède à ses maux. » Evidemment il y a quelque chose d'excessif et d'outré dans la boutade misanthropique d'Helvétius. Elle n'en atteste pas moins une impression naturelle, un sentiment justifié par les circonstances, le désappointement et le chagrin des hommes qui avaient pris part à tant de luttes, qui avaient dépensé tant d'intelligence, déployé tant d'activité au service des nouvelles idées, et qui voyaient tout à coup le siècle des philosophes et des économistes aboutir piteusement au coup d'Etat de Maupeou, à la recrudescence des vieux abus, des vieilles routines, sans que la France de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau témoignât le moindre souci de rejeter loin d'elle ce calice d'amertume et d'humiliation.
A la mort de Louis XV, les amis du progrès ne conservaient qu'une lueur d'espoir. Ils se flattaient que le nouveau roi, entouré de nouveaux ministres, cédant aux inspirations d'un cœur jeune et bienfaisant, prendvuii rimtîfltivA Hes réformcs que réclamaient la justice et la raison. L'éventualité d'une révolution prochaine parut encore possible, mais cette fois d'une révolution légale et pacifique, venue d'en haut et qui, loin d'ébranler le trône, ne servirait qu'à l'affermir. Provoqués par cette illusion, les transports de l'allégresse publique éclatèrent de toutes parts. Leur signification n'était pas douteuse. Elle eût dû frapper l'attention de Louis XVI et décider sa conduite. Les voix les plus autorisées s'accordaient à lui indiquer le but. Marie-Thérèse elle-même, qui n'a jamais été suspecte d'un libéralisme aveugle, écrivait à sa fille Marie-Antoinette, le 30 mai 1774 < : « La France a des ressources immenses : il y a des abus énormes, mais ceux-ci augmentent pour ce moment les ressources, en les abolissant et s'attirant par là la béné-
1. Correspondance, publiée par MM. d'Arncth et GelTroy, l. Il, p. 155.
SUITES DE LA DISGFtACE DE NECKER Ô
<liction des peuples, La perspective est grande et belle. » Ces quelques lignes résumaient tout un programme digne de l'inauguration d'un grand règne. En les lisant aujourd'hui, on se rappelle involontairement les paroles fameuses, prononcées treize ans plus tard, par Galonné, à l'ouverture de l'Assemblée des Notables : « Que restet-il qui puisse suppléer à tout ce qui manque...? Les abus. Oui, messieurs, c'est dans les abus mêmes que se trouve un fond de richesses, que TEtat a droit de réclamer et qui doivent servir à rétablir l'ordre. C'est dans la proscription des abus que réside le seul moyen de subvenir à tous les besoins. C'est du sein même du désordre que doit jaillir une source féconde, qui fertilisera toutes les parties de la monarchie *. » Rapprochement singulier ! La même pensée, presque les mômes mots ; et pourtant quelle différence ! En 1774, le programme de Marie-Thérèse eût été accueilli comme l'acte sincère d'une libre prévoyance ; en 1787 , celui de Calonne ne semblait plus qu'une concession tardive et suspecte d'un financier aux abois.
Malheureusement, Louis XVI, sans attendre les avis de l'impératrice, avait déjà commis une première faute, dont les conséquences devaient être incalculables. Il abandonna la direction de ses conseils à la légèreté de Maurepas, quand il aurait pu la confier à la sagesse de Machault. Privé d'un appui sûr, il demeura indécis entre deux voies opposées. Malgré les protestations de Turgpt, il rappela les parlements, ces défenseurs opiniâtres, ce palladium de l'ancien régime. Malgré la répugnance de Maurepas, il encouragea quelque temps les projets de Turgot, le vrai, le grand réformateur. Tantôt il déclare qu'il ne connaît en France que deux hommes pénétrés de l'amour du peuple, Turgot et lui ;
1. Archives pcurlementaires^ Cahiers des États généraux, tome I», intro- «luction, p. 194, 195. Paris, Paul Dapont, 1868.
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b LA CHUTE DE L ANCIEN REGIME
tantôt, oublieux de ce juste éloge, il sacrifie Turgot à de misérables intrigues. Une dernière chance s'oflre à lui : il trouve dans Necker un ministre habile et modéré, capable d'administrer Tancien régime sans en ébranler les bases, tout en donnant à Topinion publique quelques satisfactions nécessaires. D'abord, le roi lui témoigne son estime et le couvre de sa haute protection. Mais aussitôt que Necker, malgré sa prudence, se heurte à la défiance des parlements et à la jalousie de Maurepas, il tombe à son tour victime d'une disgrâce imméritée.
A compter de cette date néfaste, le règne de Louis XVI entre décidément dans une nouvelle phase. C'en est fini des espérances qu'avaient inspirées la mort de Louis XV et Tavènement de son jeune successeur. Ni les grandes réformes projetées par Turgot, ni les améliorations plus modestes, ni les sages économies auxquelles Necker aAait réduit ses visées, aucun progrès, aucun remède ne restent à Tordre du jour. Tout change à la fois, les choses et les esprits. En haut, réaction et désordre; en bas, souf^ france et décourafjement. Tels sont, résumés en quatre mots, les traits caractéristiques de Tépoque comprise entre le 19 mai 1781 et le 29 décembre 178G, entre la retraite de Necker et la convocation des Notables.
Arrêtons-nous quelques instants pour jeter un coup d'œil sur cette période trop négligée de notre histoire. Elle prépare Pexplosion soudaine de 1787. Elle n'en montre pas seulement les causes immédiates; elle en explique les suites, qui, sans ce préliminaire obligé^ risqueraient d'être mal comprises.
Après la disgrâce de Necker, suivant et confirmant celle de Turgot, la réaction devenait inévitable. A défaut
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