‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 3)Chapitre 37 sur 351 · ORIGINE DE LA RÉACTION T · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA RÉACTION T

des documents qui la constatent, il suffirait, pour en affirmer l'existence, de rappeler l'enchaînement des circonstances qui Font produite.

Les satisfaits de l'ancien régime n'avaient jamais renoncé à le défendre, à le maintenir quand même, avec ses vices et ses abus, ses abus dont ils profitaient, ses vices qui flattaient leur orgueil. C'est trop présumer de la nature humaine que de la croire capable d'une telle abnégation. Les membres de la noblesse, du haut clergé, des parlements s'opiniàtraient toujours dans lea mêmes prétentions et s'unissaient à la poursuite du même but. Ils rachetaient leur infériorité numérique par la force des avantages politiques et sociaux accumulés entre leurs mains. A eux les commandements de l'armée,. les dignités de la magistrature, l'influence et les richessea de l'Eglise. A eux les privilèges d'ordre et la meilleure partie des droits seigneuriaux. Ils comptaient des auxilaires jusque dans la région supérieure du tiers-état, où quiconque possédait la fortune rêvait d'acquérir la noblesse. EnflU; ils dominaient la cour et, par elle, ils. occupaient toutes les avenues du pouvoir. Ils circonvenaient le roi, la reine, les ministres. Ils disposaient de ce gouvernement occulte que la vieille monarchie entretenait complaisamment à côté du gouvernement officieL

On aimerait à croire que le mouvement général du XVIII® siècle, étendant son empire jusque sur les castes privilégiées, avait éclairci les rangs ou du moins tempéré l'ardeur des partisans de l'ancien régime. L'élite de la noblesse française affectait de flatter la personne et de prôner les ouvrages des philosophes. Oublieux du caractère sacré dont ils étaient revêtus, les prélats vivaient et pensaient comme les grands seigneurs. Dans un milieu si bien préparé, les idées libérales devaient faire de rapides et nombreuses conquêtes. Les parlements eux-mêmes n'étaient pas restés à l'abri de la contagion»

Ce n'est pas un motif pour exagérer retendue ni surtout la profondeur de ces conquêtes. Ils se comptent, les nobles et les prélats, vraiment, sincèrement libéraux, prêts à conformer leur conduite avec leurs paroles, capables de sacrifier leurs intérêts à l'application de leurs doctrines. De ceux-là, le nom est dans toutes les bouches, l'exemple revient sans cesse à la mémoire. Exemple d'autant plus honorable qu'il est exceptionnel ! En général, le libéralisme des privilégiés s'arrête à la surface; affaire d'engouement et de mode, quand ce n'est pas affaire de prudence ou de tactique.

Mme de Staël , qui a vu les choses de près , en donne la juste mesure lorsqu'elle dit * : « Les lumières philosophiques, c'est-à-dire l'appréciation des choses, d'après la raison et non d'après les habitudes, avaient fait de tels progrès en Europe que les possesseurs des privilèges, rois, nobles ou prêtres, étaient les premiers à s'excuser des avantages abusifs dont ils jouissaient. Ils comptaient bien les conserver, mais ils prétendaient à l'honneur d'y être indifférents, et les plus adroits se flattaient d'endormir assez l'opinion pour qu'elle ne leur disputât pas ce qu'ils avaient l'air de dédaigner. » Comparez à ce passage les aveux d'un jeune seigneur, qui connaissait, encore mieux que Mme de Staël, la noblesse libérale de Versailles et de Paris. « La liberté, dit le comte de Ségur dans ses Mémoires », nous plaisait par son courage, l'égalité par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu'on croit pouvoir remonter dès qu'on veut; et, sans prévoyance, nous goûtions à la fois les avantages du patrîciat et les douceurs d'une philosophie plébéienne. Aussi, quoique ce fussent nos privilèges, les débris de

1. Considérations sur la Révolution ft^nçaise (Paris, Charpentier, !862), t. I, p. 14.

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