II
du doublement du tiers et de la délibération par tête, posait les premières bases d'une révolution démocratique. » La formule est parfaitement exacte. En Bretagne, comme en Béarn, on vient de voir les classes privilégiées prendre et garder seules la direction du mouvement. Elles restent isolées, parce qu'elles combattent en vue de leur intérêt exclusif. Pourquoi- le tiers état les aiderait-il à remporter sur la royauté une victoire, dans laquelle il sent qu'il aurait moins à gagner qu'à perdre? Loin de poursuivre l'accomplissement de progrès libéraux, elles s'obstinent à défendre les tristes résultats de la réaction de 1781, en attendant qu'elles essayent de pousser plus loin leurs conquêtes. Leur révolution à elles n'est qu'une contre-révolution. Ici, au contraire, après une hésitation de courte durée, la noblesse et le clergé marchent d'accord avec le tiers état. Il ne s'agit plus de revenir en arrière, dans l'intérêt des uns, au détriment des autres. Les trois ordres réunissent leurs efforts afin de fonder un régime nouveau, dont chacun partagera les bienfaits. C'est véritablement l'aurore de 1789, qui se lève à l'une des extrémités du royaume, annonçant le grand jour, qui de là va s'étendre partout.
Mais si la formule est exacte, elle n'est pas moins incomplète, en ce qu'elle néglige un des deux principaux caractères, qui distinguent les événements de Dauphiné. Les promoteurs de cette crise généreuse et féconde, Barnave un des premiers, s'efforcent d'unir étroitement leur cause à celle du reste de la France. Quand ils invoquent les privilèges particuliers de leur pays, privilèges dont personne ne méconnaît la valeur, ils ne le font qu'à titre subsidiaire, comme une ressource éventuelle, que la prudence les contraint de tenir en réserve. Dans le système qu'ils soutiennent de préférence, toutes les provinces, quels que soient leurs titres anciens, leur
organisation traditionnelle, ont droit pour l'avenir aux mêmes avantages et aux mêmes garanties. Désormais, plus de privilèges locaux, plus de barrières, plus de scission, plus de fédéralisme; Tunité politique et administrative de la France, dans la liberté et dans l'égalité : voilà encore un article fondamental du programme dauphinois, et celui peut-être qui a le plus contribué à ouvrir les voies de la Révolution française.
D'où vient que des idées si neuves, ou restées si longtemps à l'état de germe, se sont développées tout à coup, avec tant de force et d'éclat, sur ce petit coin de terre? Quelles circonstances spéciales en ont favorisé la subite éclosion? Pourquoi l'initiative est-elle venue de là et non d'ailleurs? Sur ce point, l'histoire est encore réduite à des conjectures. « Parmi les causes, qui produisirent les événements de Dauphiné », dit un des rares écrivains qui ont effleuré la question *, « on doit remarquer les privilèges de cette province, les prétentions et la conduite de son parlement, le caractère de ses habitants et surtout de ceux de Grenoble, sa capitale. Enfin elle avait pour gouverneur le duc d'Orléans, ce qui lui donnait sur ce pays une influence plus directe. » On conçoit, il est vrai, que le souvenir et le regret des états, qu'ils avaient injustement perdus, ait déterminé les Dauphinois à repousser l'introduction chez eux du système d'assemblées ou plutôt de commissions provinciales, inauguré par l'édit de 1787. On conçoit également que, forts de leurs anciens droits, considérant leur pays comme appelé à jouir des mêmes privilèges que le Béarn ou la Bretagne, ils aient tenté de se soustraire à l'application générale, uniforme des édits de mai. Mais rien dans leur passé n'explique comment ils sont devenus les promoteurs d'un régime absolument nouveau, qui
1. Bertrand de Molleville, Hist. de la Rév. fr., t. I, p. 353.
ne tient plus aucun compte de traditions surannées, et qui ne s'appuie que sur la justice et la raison. Ce ne sont pas non plus les prétentions exclusives, ni la conduite égoïste de leur parlement, qui ont pu leur apprendre à se montrer si largement libéraux : le mérite n'en appartient qu'à eux. C'est, dit-on, une affaire de caractère. Alors il s'agirait de savoir pourquoi le caractère des Dauphinois leur donnait à cette époque une si grande avance sur les populations voisines. L'explication proposée recule la difficulté : elle ne la résout pas.
De toutes les causes, indiquées dans le passage cidessus, une seule mériterait d'être prise en sérieuse considération, si elle reposait sur des données positives. Il est possible et même probable que le duc d'Orléans, à l'instigation et avec l'aide de son entourage, exerça quelque influence sur la disposition des esprits dans une province, dont il était gouverneur. Déjà, nous avons cité la lettre que ce prince écrivait à Brienne, en juillet 1787, au sujet de la demande du rétablissement des anciens états, et l'on a vu comment il y marquait sa préférence, en faveur d'une organisation nouvelle, répondant mieux aux idées et aux besoins de l'époque, ou à ce qu'il appelle le « bien public ». A-t-il continué d'intervenir en ce sens dans les affaires du pays? A-t-il encouragé les chefs du mouvement à s'engager dans la voie des innovations hardies? C'est ce qu'il faudrait vérifier avec soin. Malheureusement, nous n'avons découvert aucun document qui permette d'affirmer ou de contester le rôle qu'on prête au duc d'Orléans, et qui nous semblerait à nous plus digne d'éloges que de blâme. Laissons donc sans les trancher, des questions d'origine encore si mal éclaircies, et contentons-nous de suivre pas à pas la révolution dauphinoise à compter du jour où elle éclate.
Jusqu'aux premiers jours de mai 1788, les choses s'étaient passées à Grenoble à peu près comme à Rennes ou à Pau. Les cours de justice, parlement et chambre des comptes, ne manquaient aucune occasion de déclamer contre les actes du gouvernement et d'entraver la marche de l'administration. De son côté la noblesse, étroitement unie à la magistrature, se préparait à la soutenir. Elle s'agitait, elle se réunissait, elle délibérait gravement de rompre tout rapport avec l'intendant de la province, M. Gaze de la Bove, dont le seul tort était de remplir les devoirs de sa charge avec autant de loyauté que de modération K Quant au tiers état, il continuait, comme partout, à garder une attitude de froideur et de réserve. Ignorant les concessions qu'il pouvait attendre de la justice des ordres supérieurs, il hésitait à s'engager avec eux dans une alliance sans profit. Il hésitait même à insister sur le rétablissement des anciens états, tant qu'il ne serait pas sûr de trouver, dans leur organisation modifiée, la part de garanties et d'influence, à laquelle il prétendait avoir droit. Sur ces entrefaites, arriva la publication des édits. Elle n'eut lieu que le 10 mai, par les soins du commandant de la province, le duc de Glermont-Tonnerre, accompagné de l'intendant M. de la Bove, et aussi de l'intendant de Lyon, M. Terray, que le ministère avait fait venir tout exprès, je ne sais pour quel motif. Les précautions étaient bien prises. Aucun incident particulier ne troubla l'accomplissement des formalités ordinaires, et tout se réduisit aux vaines protestations usitées en pareil cas. Le début, on le voit, était loin de faire présager les suites.
1. « Une histoire sur les événements du Dauphiné aura soin de rendre à M. de la Bove la justice que l'esprit de parti put seul lui refuser dans le temps. La malheureuse noblesse, qui courait à sa perte à pas de géant, délibéra de n'avoir aucun rapport avec lui. Aux dégoûts dont on l'abreuvait, il opposa une grande sagesse, et fit son devoir. » Molleville, Hist. de la Rév. fr., t. I, p. 354.
b LA CHUTE DE L ANCIEN REGIME
Le lendemain, 11 mai, une partie de la noblesse dauphinoise se réunit à Grenoble, et chargea trois députés d'aller immédiatement solliciter du roi, en personne, la révocation des édits, le rétablissement des états de la province, et la convocation des États généraux. Elle nomma ensuite une commission permanente de six membres, auxquels elle donna mission de la représenter en son absence et de la convoquer toutes les fois que les circonstances l'exigeraient. Malgré l'irrégularité de ces mesures, la députation reçut à Versailles un accueil favorable. A ce premier moment, Brienne espérait se tirer d'embarras moyennant quelque eau bénite de cour, et il ne s'en montrait pas avare. On dit même que les députés, gagnés par ses paroles, s'empressèrent d'écrire à leurs mandants, afin de leur recommander la modération et le calme. Leurs conseils arrivèrent trop tard. Déjà, des actes irréparables avaient donné le signal d'une lutte, qui ne devait plus s'arrêter. Dans l'état d'effervescence qui entraînait les esprits, le parlement de Grenoble ne pouvait rester plus longtemps sous le coup de l'humiliation qu'il venait de subir. A défaut du palais de justice, dont les portes étaient fermées et l'enceinte occupée par les troupes, il se rassembla, le 20 mai, dans la demeure de son premier président, M. de Bérulle, d'où il fulmina un arrêté contre les édits, contre leurs auteurs et contre tous ceux qui se prêteraient à leur exécution. La dernière phrase de ce long et violent réquisitoire suffit à donner l'idée du ton dans lequel il était conçu. « Il faut enfin leur apprendre », disaient les magistrats en parlant des ministres, « ce que peut une nation généreuse, qu'ils veulent mettre aux fers. » Jamais appel plus direct à la révolte n'avait retenti aux oreilles d'une population plus facile à émouvoir.
Aucune crainte ne retenait le parlement; il se sentait soutenu, sinon poussé, par tout le monde. La noblesse lui avait montré l'exemple. Le peuple applaudissait à ses démarches, sans en comprendre la portée, et les classes intelligentes du tiers état se décidaient peu à peu à prendre son parti. Déjà quiconque savait manier une plume et disposait d'une presse, s'apprêtait à combattre pour une cause qui réunissait les sympathies universelles. Barnave, jeune encore, ardent et désireux d'échapper à l'obscurité de ses débuts, « ne balança point, » comme il le dit lui-même, « à se mettre le premier sur la brèche. » Il composa une brochure intitulée : « Esprit des édits enregistrés militairement à Grenoble le iO mai 1788 *. » C'est une œuvre froide, emphatique, qui ne se recommandait pas par son mérite littéraire, mais qui n'en eut pas moins un grand succès et un retentissement considérable. Elle venait à l'heure choisie : elle répondait aux difficultés et aux incertitudes de la situation ; elle marquait le but à atteindre et le chemin à suivre pour y arriver. Nulle part, on n'entrevoit mieux ce que pensent, en ces jours critiques, les hommes éclairés du tiers, et quels sont les véritables mobiles de leur conduite.
Dès les premières lignes, Fauteur rompt avec les théories séparatistes, si chères à tant de provinces. « J'entreprends », dit-il en parlant des édits, « de tracer sur toutes ces lois des aperçus généraux. J'exposerai avec plus d'étendue ce qui est relatif à tout l'État, que ce qui ne concerne que nos provinces. Car je regarde comme un grand mal les préjugés qui nous divisent, et je crois que la patrie d'un Français doit être dans toute la France. » Ces mots aujourd'hui si simples et si naturels paraissaient alors d'une nouveauté singulière.