Sallier, Annales françaises, p. 21î
faire appel aux lumières d'une commission administrative, raconter sans amertume la combinaison à laquelle il s'était arrêté. Lui aussi conservait quelques illusions sur les dispositions de ses collègues. De son côté, Mirabeau attendait leur jugement comme une chose entièrement douteuse. Deux jours après l'ouverture de la session, il parle d'eux comme d'un « tribunal extraordinaire », institué pour trancher une question débattue, mais non comme d'un tribunal dont le jugement puisse être prévu d'avance; et cependant, il en parle dans une lettre intime, où il épanche en pleine liberté ses angoisses patriotiques. Quelque longue que soit cette lettre, on nous pardonnera d'en reproduire ici une partie, d'abord parce qu'elle est peu connue, ensuite parce qu'il nous paraît intéressant de savoir ce que pensait, en des circonstances si graves, un homme aussi éminent que Mirabeau. « Y réfléchissez-vous quelquefois, mon ami, écrit-il au major de Mauvillon \ à cette étrange position où se trouve la France? Rien de plus. extraordinaire, rien de plus digne d'observation. La question qui nous agite (le mode de convocation de l'Assemblée nationale) tient aux parties les plus ignorées de notre histoire, elle tient aux principes les plus importants de l'ordre social. Elle va décider du caractère que prendra la révolution qui va s'opérer parmi nous, y faire prédominer la raison ou les préjugés, l'intérêt général ou les intérêts privés, avancer ou reculer notre siècle. Un tribunal extraordinaire est institué pour en connaître. Pour la première fois, tout le monde est invité à parler ou à écrire. Mais il faut que ce procès de la nation contre la nation même soit instruit et décidé en moins de deux mois! Tel est l'empire des circonstances, telle est la marche forcée des événements!