‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 165 sur 362 · BROCHURES SUR LE RÉGIME FÉODAL · texte numérisé non relu

BROCHURES SUR LE RÉGIME FÉODAL

quoi regarde-t-on toujours la restitution comme un acte moins juste ou plus impossible que le vol? En troisième lieu, il y a des possessions d'une origine légale, qui peuvent néanmoins être jugées nuisible à la chose publique ; celles-là attendent, avec raison, une indemnité, mais encore faut-il les éteindre. Après ce triage politique, si juste et si nécessaire, soyez sûr que nous tomberons tous à genoux devant le nom sacré de la propriété ; et ne croyez pas que celui qui possède le moins y soit moins intéressé que celui qui possède le plus; ne croyez pas surtout que ce soit attaquer la véritable propriété que de décrier la fausse. »

Cette fois, voilà la grande question de la suppression et du rachat des droits féodaux, posée par Sieyès, mais posée dans une simple note, sans étude approfondie, sans aucun des développements qu'elle comporte. Ici la brièveté de son langage contraste avec le luxe d'arguments qu'il consacre à la discussion du vote par tête. Il est manifeste qu'il n'y voit qu'un objet secondaire de préoccupations. Voulez-vous une preuve décisive de l'esprit qui l'anime? Nous venons de voir, dans ses Instructions aux Assemblées de bailliage, qu'il conseillait de rejeter, aux sessions ultérieures des assemblées nationales, les abus de la féodalité. Il s'illusionne au point de croire que les paysans français se résigneront à prolonger le terme de leurs misères, auxquelles ils sont depuis si longtemps exposés. Il oublie, entre autres, qu'il y a, dans les montagnes du Jura, quinze cent mille serfs ou mainmortables, qui attendent leur délivrance, et qui prétendent l'obtenir sans délai *.

1. Le cri de la raison ou examen approfondi des lois et coutumes, qui tiennent dans la servitude mainmortable quinze cent mille sujets du Roi. Dédié aux Etats généraux, par Clerget. Besançon, Simard, 1789. Catal. de la Bibl. nat. Lb39, n» 1423.

Un dernier mot sur la crise des brociiures. Quel est reflet principal qu'elle a produit? Je le trouve exposé en termes remarquables par Thuau-Granville, dans son Introduction au Moniteur K « Une révolution d'opinion et de choses aussi importante, que celle que l'année 1789 vit éclore, ne pouvait être que le résultat d'une grande et rapide diffusion des lumières, dont un petit nombre de philosophes avait depuis quelque temps fait jaillir les étincelles. Les écrits de ceux-ci, trop abstraits pour la plupart, ou trop volumineux pour être répandus dans la classe la plus nombreuse de la société, ne se trouvaient encore que dans les bibliothèques des hommes aisés ou instruits, et ne fructifiaient guère que dans les mains de ces derniers. Il fallait que ceux-ci développassent avec courage, en dépit de l'inquisition et des censures, ces germes de vérités;... qu'appelant au secours de leur enseignement l'intérêt des circonstances, ils ne dédaignassent pas de consigner, dans des productions éphémères et diversifiées, les vérités qu'un public frivole saisissait avec avidité dans une brochure piquante, tandis qu'elles seraient restées éternellement enfouies dans de gros volumes. Tels sont les services, beaucoup moins brillants qu'utiles, que beaucoup de gens de lettres rendirent alors à la patrie. Ils traduisirent, pour le peuple, les principes des Rousseau, Mably, Raynal, Diderot, Gondillac, etc.. Ils dévoilèrent, par des allégories ingénieuses, les abus du despotisme et de la féodalité. Une nuée de brochures inonda tout à coup la France, et les discussions les plus importantes du droit public passèrent rapidement dans toutes les bouches, éclairèrent tous les esprits. La révolution fut dès lors dans les masses. »

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