BROCHURES SUR LE RÉGIME FÉODAL
elles émanent d'hommes appartenant aux classes supérieures, aux sommités du tiers état, elles s'attachent de préférence aux questions qui touchent le plus les hommes de cette catégorie, les questions de garanties politiques, et celles qui se rattachent aux privilèges personnels. Au contraire, elles négligent celles qui intéressent les couches inférieures, entre autres les classes rurales, les paysans, je veux dire, les questions relatives aux droits seigneuriaux. Je ne serais pas surpris qu'un grand nombre de leurs auteurs fussent encore incomplètement renseignés sur la fermentation, qui déjà se développait dans les campagnes. Ils ne soupçonnaient pas, comme le dit si bien M. de Lavergne, jusqu'à quel point la France détestait le régime féodal. Ce sont les cahiers, et principalement les cahiers de paroisses, qui ont les premiers révélé aux chefs du tiers état ce nouvel aspect du mouvement révolutionnaire, et qui les ont forcés d'en tenir un compte plus sérieux qu'ils ne l'avaient fait jusque-là.
Pourtant les premiers symptômes s'étaient déjà manifestés aux yeux clairvoyants. Les princes, dans leur lettre, les avaient dénoncés : dans son discours au roi, d'Ormesson avait mis le doigt sur cette plaie douloureuse. Malgré ces premiers avertissements, les brochures gardent un silence à peu près absolu sur l'abus des droits féodaux. Est-ce ignorance? Est-ce tactique? quelle que soit l'origine du fait, il n'est pas contestable. Une lacune existe là, qui frappe les yeux, et qui s'impose à l'attention. Voyez : dans la première édition de sa brochure sur le tiers état, Sieyès parle à peine du régime féodal proprement dit; il ne dépasse guère la question des privilèges personnels. Ce n'est que dans une note, ajoutée aux éditions postérieures, qu'il effleure ce grave sujet, à propos des justices patrimoniales qu'il avait mentionnées incidemment. « Des
justices patrimoniales ! s'écrie-t-il ^ ; il est difficile d'imaginer rien de plus contraire à la saine politique. C'est aux jurisconsultes que nous devons d'avoir relevé le plus qu'ils ont pu des ruines de l'anarchie féodale ; d'avoir revêtu ce ténébreux échafaudage d'une apparence de forme légale et peut-être d'y avoir semé des pièges nouveaux. Il faut avoir une singulière idée de la propriété, pour y confondre des fonctions publiques, et pour voir, sans étonnement, dans un pays que l'on dit monarchique, le sceptre brisé en mille morceaux et les voleurs transformés en propriétaires légitimes. Ne devrait-on pas s'apercevoir que, sous ce mot non défini de propriété, il a pu se glisser ce qu'il y a de plus opposé à la véritable propriété, par exemple le droit de nuire aux autres? Y a-t-il une possession, quelque longue qu'elle soit, qui puisse légitimer un pareil désordre? Nous ne parlons plus des fonctions publiques, qui sans doute ne peuvent jamais devenir la propriété d'un particulier, ni être distraites du pouvoir souverain : je parle des usurpations manifestes sur la liberté ou la propriété communes. Je demande qu'on m'explique ce que c'est qu'un seigneur, et d'où vient qu'il faut des vassaux? Ces rapports métaphysiques (car je ne parle point des obligations pécuniaires ou réelles) appartiennent-ils à une bonne association politique? Il est certainement possible que le terme tutélaire de propriété couvre des vols réels, de ces vols qui ne prescrivent point. Je suppose en effet, qu'à défaut de police. Cartouche se fût établi plus solidement sur un grand chemin, aurait-il acquis un véritable droit de péage ? S'il avait eu le temps de vendre cette sorte de monopole, jadis assez commun, à un successeur de bonne foi, son droit en serait- il devenu plus respectable dans la main de l'acquéreur? Pour-