‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 181 sur 362 · Eodem, p. 42o. Lettre du 31 octobre · texte numérisé non relu

Eodem, p. 42o. Lettre du 31 octobre

d'entrer aux États généraux, moyens qu'il pourrait me donner en profusion. » Supposons en effet que Mirabeau fût tenté de poser sa candidature en Provence^ dans son pays d'origine et de la poser devant la chambre de la noblesse. Il risquait de se voir écarté par une fin de non-recevoir, tirée des anciens règlements électoraux, jusqu'alors en vigueur, et dont personne ne prévoyait encore la modification prochaine. Aux termes de son contrat de mariage, il n'avait pas la pleine et entière propriété des fiefs qui lui avaient été constitués en dot; il était seulement appelé à les recueillir par voie de substitution, après le décès de son père. Celui-ci pouvait, il est vrai, trancher la difficulté d'un mot : il n'avait qu'à renoncer à son droit d'usufruit, en tout ou en partie. Malheureusement, ce mot, il ne le prononçait pas et ne le prononça jamais. Faute de cette renonciation, Mirabeau ne savait quel parti prendre. Un instant, il eut l'idée de tenter fortune en Alsace, en Dauphiné. Après de mûres réflexions et des essais peu encourageants, il finit par se rabattre sur la Provence, dût-il s'y présenter devant la noblesse avec une position attaquable. En cas d'échec de ce côté, il nourrissait l'arrière-pensée de solliciter les suffrages du tiers état, qu'il se croyait sûr d'obtenir. Voici en quels termes il annonce ses dernières résolutions : « Je ferai assurément, » écrit-il *, le 24 décembre 1788, « tout ce que je pourrai pour être à mon poste de citoyen dans ces jours critiques : mais on fera aussi tout ce qu'on pourra pour m'empécher d'y être. Déjà l'Alsace, qui m'avait capté, provoqué, arrhé, à l'avènement de Necker, a fouiné. C'est en Dauphiné que j'ai acquis un fief; mais ma place naturelle est en Provence, et je vais me rendre aux états particu-

liers de cette province, où j'ai ma place, qui doit naturellement m'en procurer une autre, si, comme je l'espère, tous les ordres nomment pour chaque ordre. Autrement la noblesse m'exclurait, mais le tiers me nommera presque certainement. Quelles destinées m 3 sont réservées, mon cher Mauvillon? Je l'ignore, mais je n'ai pas été inutile : je ne le serai pas, et, quelque chose qui arrive, je me montrerai digne de votre amitié. »

Il y a pourtant une chose que Mirabeau se garde de raconter à son ami , de peur de déchoir dans son estime. Toujours besogneux d'argent, et plus dépensier encore que besogneux, il ne voulait entreprendre le voyage de Provence que les poches bien garnies. Gomment faire? Gomment se procurer les ressources qu'il croyait indispensables ? Les procédés qu'il employa sont loin de faire honneur à sa délicatesse. Pendant le séjour qu'il avait fait à Berlin, sous le ministère de Galonné, il avait profité de la mission diplomatique dont il était alors chargé, pour recueillir, sur la cour de Prusse, un certain nombre de détails intimes et d'anecdotes piquantes, à l'aide desquels il avait composé un véritable libelle. Jusqu'à ce jour, il avait conservé dans ses cartons un ouvrage indigne de son caractère et qui pouvait causer au gouvernement français de sérieux embarras. Quand il se sentit sous le coup d'un besoin plus pressant, il fit proposer à M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, de renoncer à tout projet d'édition, moyennant une indemnité réglée à l'amiable, qu'il s'empressa de toucher. Peu après, il se laissa dérober son manuscrit par une de ses maîtresses. C'était la femme d'un libraire, qui cherchait, dans le succès d'une publication scandaleuse, le moyen de relever des affaires en fort mauvais état. A l'apparition du livre, Mirabeau poussa les hauts cris. A l'entendre.

TROUBLES EN PROVENCE 3il

il avait été victime d'une noire trahison, ce qui ne l'empêcha pas de recevoir sa part dans les bénéfices réalisés par l'éditeur. Le comte de Montmorin trouva le procédé révoltant, et ne se gêna pas pour dire à haute voix ce qu'il en pensait. Tous les amis de Mirabeau s'accordèrent à condamner sa conduite. Talleyrand lui-même, qui ne se piquait pas de scrupules excessifs, rompit les relations qu'il entretenait avec lui, et ne consentit à le revoir, que deux ans après, lorsqu'il était couché sur son lit de mort. Qui aurait pu soupçonner, que, malgré tant de fautes, au lendemain d'avanies si justement méritées, il touchait au but de sa constante ambition, et, qu'en dépit des obstacles accumulés sur sa route, il allait désormais s'acheminer à grands pas vers les honneurs, vers la popularité, vers la gloire? Pauvre grand homme! A la veille de cette carrière éclatante, qu'il attendait en vain depuis tant d'années, il ressemble encore, comme on l'a si bien dit, « au lion de Milton, dans le premier débrouillement du chaos, moitié lion, moitié fange, et pouvant à peine se dégager de la boue qui l'enveloppe, lors même que déjà il rugit et s'élance » '.

Il partit de Paris le 8 janvier 1789, et il arriva le 13, à Aix, où il trouva la noblesse provençale presque entièrement réunie et préludant par des assemblées particulières aux séances des États provinciaux, qui devaient ne s'ouvrir que le 25. Son premier soin fut de transmettre aux syndics de l'ordre les titres sur lesquels il se fondait pour réclamer son admission. Bien que sa demande fût un peu tardive, elle ne souffrit cette fois aucune espèce de difficulté; il put se croire à l'abri de l'objection qu'il avait d'abord redoutée. Néanmoins les dispositions de ses nouveaux collègues ne le rassuraient

1. Villemain, Cours de littérature du xviii» siècle, t. V, p. 73.

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