‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 183 sur 362 · S^odem, p · texte numérisé non relu

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dans la carrière oratoire, et ce début annonce déjà un maître accompli. Pourtant il ne s'illusionne pas sur le succès de la cause qu'il défend; il sait que l'opinion de ses auditeurs est arrêtée d'avance, et qu'il sera seul à voter en faveur des protestants. Peu lui importe, pourvu qu'il trouve l'occasion de prouver à l'opinion publique que la noblesse est incapable de comprendre ses véritables intérêts, et de faire retentir aux oreilles du tiers état quelque maxime qui le frappe. Sans s'écarter du sujet principal de son discours, il y glisse incidemment « qu'il n'est pas tout à fait démontré que la féodalité soit de droit divin, ni même de droit naturel ». Il qualifie les droits féodaux « d'honorables antiquités » , auxquelles il croit permis de toucher « sans sacrilège ». Il affirme même que, parmi ces droits, il y en a qui lui paraissent irrévocablement condamnés à disparaître, entre autres le droit inique d'échapper à l'égale répartition des impôts. « Nous avons beau nous débattre, s'écrie-t-il, jamais les prérogatives féodales ne seront sacrées, et même supportables pour le reste des citoyens, que cette égalité ne soit universellement et constitutionnellement établie. » Il n'est pas douteux que, depuis la lettre écrite par Mirabeau à sa sœur, ses dispositions d'esprit avaient subi une profonde métamorphose. Au lieu de chercher à ménager les susceptibilités de la noblesse, il ne craignait plus de la braver en face. Au lieu de se réduire à un silence prudent, il ne manquait aucune occasion de parler haut et ferme, d'étaler ses doctrines, de montrer à découvert ce qu'il était déjà au fond du cœur, un futur tribun. Sans doute, il avait réfléchi qu'à ce nouveau système, il avait plus à gagner qu'à perdre. Dès ce moment, son parti était pris. Il n'attendait plus qu'un prétexte pour se séparer ouvertement de la noblesse et pour Ise jeter dans les rangs du tiers état. Ce prétexte qu'il croyait indispensable, afin de se mettre en règle vis-à-

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vis de la société des Trente S la maladresse de ses adversaires ne pouvait manquer de le lui fournir bientôt.

Le 25 janvier eut lieu la procession solennelle, par laquelle on avait coutume d'inaugurer l'ouverture des États. L'attitude de Mirabeau y attira les regards de tous les témoins. « On m'avait fait remarquer, dit l'un d'eux , un homme marchant en quelque sorte entre le tiers état et le dernier membre de la noblesse ; c'était le comte de Mirabeau. Son œil perçant et scrutateur parcourait la foule des spectateurs et semblait interroger la multitude de son regard provoquant. Il portait la tête haute et renversée en arrière. Il appuyait sa main droite sur le pommeau de son épée et tenait sous son bras un chapeau à plumet blanc. Son épaisse chevelure relevée et crêpée sur son large front, se terminait en partie, à la hauteur des oreilles, en épaisses boucles. Le reste, rassemblé derrière la tête, était recueilli dans une large bourse de taffetas noir, qui flottait sur ses épaules. Sa laideur avait quelque chose d'imposant, et son visage, couturé par la petite vérole, exprimait l'énergie d'une volonté forte et des passions aussi mobiles que violentes. » Les contemporains ignoraient que cette énergie savait au besoin se contenir, et que, sous ces éclats de violence, se cachait parfois un habile tacticien. Ils ne devaient pas tarder à l'apprendre.

C'est seulement le 30 janvier qu'eut lieu la première séance des états provinciaux. Dès son ouverture, les représentants du tiers état annoncèrent qu'ils ne s'y présentaient, que pour protester contre l'illégalité de l'assemblée, voter les impositions royales, et réclamer la

1. On se rappelle que cette Société avait imposé aux gentilshommes, qui en faisaient partie, de poser d'abord leurs candidatures, dans les collèges électoraux de la noblesse.

2. Cité par M. de Lavergne, Ass. prov., p. 474, comme extrait des Mémoires du comte Portalis, fils du premier de ce nom, et tiré des Mémoires de V Académie des sciences morales et politiques, année 1859.

convocation immédiate de trois ordres de la province, avec mission spéciale de procéder directement à l'élection des députés aux États généraux \ Mirabeau fit alors observer qu'avant de protester contre Tillégalité de l'assemblée « considérée comme assemblée des états », il fallait d'abord s'occuper de sa constitution « comme assemblée convoquée par l'autorité ». Il y avait là suivant lui un acte de déférence qu'on ne pouvait refuser aux volontés du roi. A cette remarque inattendue, les représentants du tiers consentirent à suspendre leurs réclamations, « sans abjurer le dépôt dont trois cents communautés de la province avaient chargé leur conscience ». De très longs débats s'engagèrent sur l'établissement du bureau. Ils finirent par la nomination de simples « greffiers », chargés provisoirement de la rédaction du procès- verbal. Le lendemain, quand il s'agit de former la commission de vérification des pouvoirs, les députés du tiers état, n'ayant pu faire accepter le mode de nomination, qui leur semblait le plus convenable, refusèrent d'opiner. Mirabeau combattit encore cette détermination, comme trop absolue, et proposa inutilement l'emploi de moyens conciliatoires. Rien ne put vaincre l'opiniâtreté des opposants. En conséquence les deux premiers ordres participèrent seuls au choix de la commission, et, pour tenir compte à Mirabeau de son attitude correcte, ils le nommèrent commissaire, fonctions qu'il refusa d'accepter, parce que, dit-il, elles ne lui étaient pas conférées par les trois ordres réunis. A la suite de ces débats, les députés du tiers se rendirent chez un officier public, et lui firent consigner sur ses registres « les protestations les plus éclatantes, soit contre l'illégalité des prétendus états, soit contre la

1. Nous empruntons ces détails à la Réponse et Contre-protestation, publiée par Mirabeau le 3 février 1789. Collection Méjean, t. I, p. 42 et suivantes.

commission des pouvoirs », qui venait d'être formée sans eux. La séance qui suivit, fut fort agitée. La noblesse et le clergé se plaignirent amèrement des difficultés, à l'aide desquelles on s'efforçait d'entraver la marche de l'assemblée. De son côté, le tiers état reprochait aux ordres supérieurs de vouloir, par tous les moyens possibles, usurper une mission, que leur refusait le vœu général du pays. En se répandant au dehors, le bruit de discussions si vives y produisit une vive effervescence. Malgré la défense du parlement, des attroupements tumultueux commencèrent à se former dans les rues de la ville d'Aix. Au début de la quatrième séance, le président imagina de mettre en avant une idée qu'il croyait propre à calmer les esprits et à réunir les suffrages; il proposa de considérer tous les pouvoirs comme légitimes, d'admettre sans distinction tous les membres qui composaient l'assemblée, et de trancher les débats par une simple acclamation. Sur ce, nouvelle protestation des communes, nouveaux débats, impossibilité d'arriver à une solution pacifique. Dans ces conditions, Mirabeau comprit qu'il « n'était plus possible de faire un pas sans rencontrer un obstacle », et il se décida à faire sa célèbre motion « sur la représentation illégale de la nation provençale dans ses états actuels et sur la nécessité de convoquer une assemblée générale des trois ordres pour députer aux États généraux ».

Ce discoursa été presque aussitôt publiéque prononcé *. Il produisit dans toute la Provence une émotion profonde. Mirabeau commence par y déclarer hardiment que, dans les circonstances décisives où se trouve le pays, on doit « mettre à l'écart la tyrannie des règlements, le despotisme des usages et Tesclavage des préjugés ». Il cherche ensuite quels sont les principes de toute repré-

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