‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 184 sur 362 · Collection Méjean, t. I, p. 15 et suiv · texte numérisé non relu

Collection Méjean, t. I, p. 15 et suiv

TROUBLES EN PROVENCE Oli i

sentation vraiment nationale. « Le premier principe, en cette matière, est, dit-il, que la représentation soit individuelle. Elle le sera s'il n'existe aucun individu dans la nation qui ne soit électeur ou élu. Je sais que plusieurs nations ont limité ce principe, en n'accordant le droit d'élection qu'aux propriétaires : mais c'est déjà un grand pas vers l'inégalité politique ». Ainsi Mirabeau se prononce hautement en faveur du système'' adopté par le gouvernement, dans les règlements électoraux du 24 janvier. De même il se rallie à la règle posée par le Résultat du conseil, qu'il considère comme le minimum des progrès indispensables. « Le second principe, ajoute-t-il, est que la représentation soit égale, et cette égalité, considérée relativement à chaque aggrégation, doit être tout à la fois une égalité de nombre et une égalité de puissance. » Mirabeau reconnaît qu'en pratique, dans un pays divisé en trois ordres, l'application de cette dernière égalité présente des difficultés sérieuses. Cependant, il est indispensable de trouver une mesure, qui réponde à tous les droits, et qui satisfasse à tous les intérêts. « Si l'intérêt politique de l'État exige cette distinction, le droit social n'exige pas moins que les divers ordres, qui se réunissent en corps de nation, n'entrent dans ce tout qu'avec la mesure relative de leur importance... On n'a point encore touché à cette partie de notre droit public. L'égalité entre le nombre des représentants des communes et ceux des deux premiers ordres est le dernier état des choses relativement aux conquêtes que la raison fait sans cesse sur les préjugés. Je ne raisonnerai donc que d'après ce principe provisoire... Je ne dirai pas que l'ordre de la nation devrait l'emporter sur les ordres qui ne sont pas la nation. Je léguerai ce principe à la postérité. Je ne veux être, du moins dans les assemblées politiques, ni plus juste, ni plus sage que mon siècle. »

Appuyé sur ces bases, Mirabeau n'a pas de peine à établir que la « nation provençale » est loin d'avoir une représentation satisfaisante. Une partie seulement de la noblesse, les possédant fiefs, est admise au sein des états. Le clergé n'y figure que par ses prélats et ses dignitaires. La représentation des communes est encore plus défectueuse : elle n'émane pas directement des citoyens; elle leur est imposée par des usages, qui ne tiennent aucun compte de leur assentiment. D'ailleurs, 35 villes seulement ont des représentants plus ou moins fictifs. Les vigueries ne sont pas mieux traitées. Enfin le nombre des suffrages, attribués à la totalité de l'ordre, est hors de proportion avec la part à laquelle son importance lui donne droit. De là, Mirabeau conclut que les états actuels de Provence sont constitués d'une manière inacceptable, qu'ils ne représentent pas ou qu'ils représentent mal la province, et, qu'avec une pareille organisation, ils ne peuvent, même pas provisoirement, en attendant des réformes reconnues nécessaires, s'arroger le droit de députer aux États généraux. En conséquence, il supplie ses auditeurs, aussi bien les membres de la noblesse et du clergé que ceux du tiers état, de prendre franchement l'initiative d'une convocation générale des trois ordres, d'où sortira, suivant lui, la seule assemblée légalement et raisonnablement capable de choisir les représentants de la Provence aux États généraux.

A ces mots, les communes firent éclater les marques de leur approbation et les transports de leur joie. Fières d'avoir entendu leurs réclamations développées avec tant de force et sûres que, cette fois, elles seraient consignées au procès-verbal officiel, elles renoncèrent à insister sur les difficultés de formes, derrière lesquelles jusqu'alors elles s'étaient obstinément retranchées. « La légitimation des pouvoirs », dit Mirabeau lui-

mêmes « tut adoptée. La commission pour la rédaction du procès-verbal fut établie. Tous les membres de l'assemblée résolurent de voter, dès le jour suivant, les impôts, que les besoins du moment, plus forts que les principes, ne permettaient pas de refuser, quoique dans une assemblée sans pouvoirs. » En effet, le lendemain, les impôts royaux furent votés sans discussion, jusqu'à concurrence de la somme fixée par les commissaires du gouvernement. Sur ce point, Necker eut lieu d'être satisfait. Mais aussitôt après cette louable décision, les ordres supérieurs se réunirent en séance particulière, et là, livrés à eux-mêmes, ils se laissèrent aller à tous les écarts d'esprits aigris par la lutte : Protestation contre la dernière motion de Mirabeau, et contre les prindpes sur lesquels elle s'appuyait; protestation contre le règlement royal du 24 janvier, arrivé sur ces entrefaites; déclaration formelle que, jusqu'à nouvel ordre, les privilégiés entendaient conserver leurs exemptions pécuniaires comme une loi fondamentale de la monarchie ; réclamation non moins expresse du droit jadis attribué aux états de désigner seuls les députés à l'assemblée nationale. Après ce manifeste, les ordres supérieurs, considérant leur mission comme terminée, et peu soucieux de prolonger des débats, dont ils commençaient à comprendre les périls, prirent sur eux d'ajourner jusqu'à un terme indéfini la session des états provinciaux.

Mais ils avaient affaire à un homme incapable de rester silencieux en face des attaques qu'ils venaient de diriger contre lui. Sans en connaître les détails, dont on refusa de lui donner communication, il s'empressa d'y répondre. -^C'est dans cette Réponse mémorable,publiée le 3 février 1789 % que se trouve le passage si

d. Dans sa Réponse du 3 février; voir un peu plus loin.

2. « Réponse de Mirabeau aux protestations faites au nom des pré-

connu et si souvent reproduit. « Dans tous les pays, s'écrie Mirabeau S dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple ; et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix même de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens; mais atteint- du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, et, de cette poussière, naquit Marins, Marins moins grand pour avoir exterminé les Gimbres,que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. » Un siècle s'est écoulé depuis que- cette imprécation a retenti pour la première fois aux oreilles de la France. Il nous est encore impossible de la relire sans être frappés de son accent. Jugeons par là de l'impression qu'elle dut produire sur les contemporains.

Exaspérée par ce défi, la noblesse provençale perdit toute mesure. Dans une dernière réunion qu'elle tint le 5 février, un de ses membres proposa de revenir sur l'admission de Mirabeau, qu'il disait avoir été mal à propos consentie par les syndics; car le fait, d'être appelé dans l'avenir à posséder des fiefs, ne pouvait équivaloir à leur propriété et à leur jouissance actuelles. Chose étrange! L'auteur de cette motion tardive, et surtout inopportune, n'était autre qu'un officier municipal, un des consuls de la ville d'Aix, le marquis de Lafare. Plus imbu des passions de la caste, à laquelle il appartenait par sa naissance, que préoccupé des intérêts plébéiens confiés à sa loyauté de gentilhomme, il prit

lats et des nobles... contre son discours du 30 janvier et contre-protestation. » Collection Méjean, t. I, p. 42 et suiv.

1. Ces paroles ont été diversement reproduites, et quelquefois sensiblement altérées. Je suis ici la version donnée par Lucas de Montigny, d'après la minute autographe de l'auteur. Mémoires, t. V, p. 253-256.

l'initiative d'un acte, auquel plus que tout autre il était tenu de rester étranger. Sa proposition ne rencontra aucun contradicteur. La chambre tout entière, sans même se donner la peine d'entendre les explications de Mirabeau, prononça son exclusion immédiate ; c'était ce qui pouvait lui arriver de plus heureux. Désormais , aucun scrupule ne l'empêchait de solliciter les suffrages du tiers état, et la faute de ses adversaires, loin de nuire à sa candidature, devait nécessairement augmenter la vivacité des sympathies qui déjà l'entouraient. D'ailleurs il ne perdit pas un instant pour tirer de la circonstance le meilleur parti possible', et, dans ce but, il s'empressa de déférer la décision de la noblesse au jugement de l'opinion publique. Il publia un Appel à la nation provençale S qui lui permit d'exposer sa conduite et de rappeler les services qu'il avait rendus à la cause populaire. Aussi habile qu'éloquent, il trouva moyen d'établir que l'ostracisme, dont il était frappé, était une de ces injustices qui menaçaient tout le monde, et que par conséquent tout le monde avait intérêt à combattre ou à venger. ^ Prenez garde, disait-il, nation provençale... L'intérêt de la liberté de tous exige qu'un représentant, dont les pouvoirs sont reconnus, n'ait plus à redouter que cette voix publique, qui poursuit et qui déshonore les traîtres à la patrie. Mais, si un pouvoir quelconque peut exclure le représentant, qui a déjà délibéré, et dont les opinions sont connues, cette assemblée nationale, cette assemblée souveraine, que vos ennemis redoutent autant que vous la désirez, ne sera que le tombeau de la liberté. » La question ainsi posée, Mirabeau n'avait plus besoin de se défendre contre les entreprises de la noblesse. Il était sûr de trouver en Provence presque autant de vengeurs qu'il y avait de membres du tiers état.

1. Collection Méjean, t. I, p. 84-126. CeUe brochure parut le 11 février

Cependant, il n'était pas sans inquiétude sur ce qui se passait à Paris. Il craignait que le parlement ne se contentât pas de condamner la Correspondance secrète de Berlin et qu'après avoir sévi contre le livre, il allât jusqu'à décréter l'auteur. Dans ce cas, sa candidature aurait été sinon perdue, du moins gravement compromise *. Aussi résolut-il d'aller lui-même parer à cet inconvénient redoutable. Le 15 février, il partit de Marseille et rentra dans la capitale le 21. A peine arrivé, il se hâta d'écrire au major de Mauvillon, sans oser lui avouer les véritables motifs de son retour. Il se sentait trop coupable pour aller au-devant d'un blâme mérité. « Me voici revenu, dit-il, mon très cher Mauvillon ', revenu pour un instant, car nous avons une prorogation d'états, et, dans ces jours solennels, d'orage et de régénération, il faut être à son poste ; mais, pour y être, il faut faire ses affaires privées , et celles-ci ont exigé que je fisse huit cents lieues en un mois, pour ne pas crever sous le faix de mes fonctions publiques. Etrange destinée que la mienne, d'être toujours le moteur d'une révolution! et toujours entre un fumier et un palais!... L'envoi, que je vous fais aujourd'hui de mes dires aux états de Provence, vous montrera quelle mesure j'ai gardée dans ma carrière publique et quelle ligne j'ai suivie. Je n'en ai pas moins pensé être assassiné par les prêtres et par les nobles. Je vous défie de vous peindre la rage et les efforts de l'aristocratie. » Vains efforts! Rage impuis-

1, Mirabeau ne redoutait pas seulement les poursuites du parlement. D'après une note du comte de La Marck [Correspondance, publiée par M. de Bacourt, t. I, p. 109) : « Il prétendait savoir avec certitude, que, lorsqu'il se rendit en Provence, pour se faire élire député, un des ministres avait proposé au roi de le faire arrêter et embarquer pour les Indes orientales, et que le Roi avait repoussé cette proposition avec vivacité. » M. de Bacourt ajoute en note : « Ce ministre était M. de Montmorin, qui, plus tard, confirma l'anecdote à M. de La Marck. »

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