‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 222 sur 362 · Eodem, p · texte numérisé non relu

Eodem, p

scrupule. Mais, pour prendre l'initiative de la rédaction d'un cahier, il aurait fallu d'abord savoir sur quels principes l'établir. 11 aurait fallu avoir un plan, un système quelconques, et Necker n'en avait toujours pas. Désireux de ménager les deux partis en présence, celui du passé et celui de l'avenir, il bornait sa politique à ne se compromettre personnellement auprès d'aucun des deux. Tantôt son bon sens lui disait qu'il était impossible de refuser au tiers état la majeure partie des concessions qu'il réclamait. Tantôt le souci de sa place lui faisait craindre de mécontenter les ordres supérieurs. Malouet eut l'occasion d'entrevoir le fond de sa pensée. Il lui avait remis, avec prière de le lire, le cahier qu'il avait lui-même dressé pour l'assemblée de Riom, et voici ce qu'il raconte à ce propos dans ses Mémoires ^ : « M. Necker et M. de Montmorin, après avoir lu mes cahiers, me dirent : Vous avez peut-être raison, vous avez fait la part des communes la plus large possible ; mais vous, ne tenez aucun compte des résistances des deux premiers ordres; et faire prononcer le roi dans ce sens, ce serait éloigner de lui sans retour la noblesse et le clergé, qui mettent cependant un grand poids dans la balance. Je leur répondis : Messieurs, ce ne sont pas les résistances des deux premiers ordres que je crains, c'est Texagérationdes communes. Vous en avez trop fait ou trop laissé faire pour empêcher que les propositions, que je vous ai soumises, se réalisent, c'est à ne pas les dépasser qu'il faut se borner; car au delà est l'anarchie. » Observons en passant que les cahiers de Malouet, ces cahiers que Necker et Montmorin trouvaient trop avancés, trop hardis, comptent parmi les plus pâles. Il a fallu pour les faire accepter à Riom l'influence personnelle de l'auteur, ses efforts, son insistance, et ce n'est pas sans peine que la

majorité des électeurs s'est décidée à passer condamnation. Quelques mois plus tard, personne n'en aurait plus voulu. Malouet lui-même, appelé à les refaire, aurait fait la part des communes encore beaucoup plus large, et il aurait eu raison.

S'il pouvait rester encore le moindre doute sur l'attitude du gouvernement, en cette grave occurrence, ils seraient levés par une note saisie aux Tuileries après le 10 août *. Dans cet écrit, Talon, qui devint peu après lieutenant civil au Châtelet, et qui commençait déjà à s'immiscer dans une foule de manœuvres politiques, rappelle au roi que, durant l'hiver de 1788-1789, il fut informé de l'envoi en province d'une profusion de cahiers, destinés à diriger l'esprit public dans des sens divers et également regrettables ; que de nombreuses conférences eurent lieu au ministère afin d'arriver aux moyens de paralyser l'effet de cette propagande ; mais que toutes les mesures concertées échouèrent devant la résistance que Necker ne cessa d'opposer à leur exécution. En définitive, le gouvernement conserva son rôle d'impassibilité opiniâtre, et la France resta livrée à elle-même, dans la pleine et complète liberté d'exprimer, comme elle le jugeait convenable, ses vœux et ses doléances.

Gomment étudier ce qu'elle a dit? En ce qui touche la noblesse et le clergé, la source d'informations est unique : elle est tout entière dans les cahiers de bailliages. Admis à l'honneur du suffrage direct, les ordres privilégiés n'ont exprimé qu'une seule fois le résumé de leur pensée. Or aujourd'hui, grâce à Dieu, la collection des cahiers de

1. Voir Recueil des Pièces justificatives de l'Acte énondatif des crimes de Louis Capet, n' 1. -

bailliages est publiée, sinon d'une manière absolument complète, au moins assez complète pour qu'il soit possible, ou même relativement facile de se rendre compte de leur ensemble. C'est là qu'il faut voir les conquêtes, que déjà la cause du progrès avait faites parmi les classes les plus intéressées à le combattre. C'est là aussi qu'il faut constater les divisions profondes qui affaiblissent la noblesse et le clergé. Il y a tel cahier du clergé qu'on dirait, en certaines parties, rédigé par des membres du tiers état. Il y a tels cahiers de la noblesse, qui retentissent de plaintes plus acerbes que les factums révolutionnaires. Souvent, c'est l'œuvre des ordres supérieurs, qui fournit la justification la plus éclatante de la prochaine catastrophe.

Les cahiers du tiers état ont été, eux, écrits à deux degrés, successivement dans les paroisses et dans les bailliages. Malheureusement, la collection des cahiers de paroisses n'a pas encore été publiée, et probablement elle ne le sera jamais, ce serait un monde. Pourtant, on en possède déjà des échantillons curieux. Pour n'en citer qu'un exemple, on trouve, dans la collection des cahiers de bailliages, tous les cahiers de paroisses de la sénéchaussée d'Aix, sans compter une foule de cahiers épars, tantôt isolés, tantôt groupés en petit nombre, et se rattachant aux autres sénéchaussées ou aux autres bailliages. De leur côté, plusieurs sociétés historiques de province ont aussi publié ce qu'elles ont recueilli de cahiers locaux. Enfin, on peut à la rigueur consulter ceux qui se trouvent centralisés aux Archives nationales * comme provenant des cartons de l'Assemblée constituante. Ce sont, en général, des exemplaires envoyés directement des villages, soit au ministère, soit à l'assemblée, pour être joints aux cahiers de bailliages, dans

1. Archives nationales, section législative, cartons des comités, séria D (D, I, xLv).

le but d'appuyer des réclamations particulières, d'insister sur des réclamations, que les habitants de la campagne prétendaient avoir été mal à propos négligées ou inexactement reproduites. Avec ces divers éléments, il est permis de saisir la physionomie générale des cahiers du tiers état et d'en donner une idée, à laquelle un supplément de pièces ne changera probablement que fort peu de chose.

Pas plus dans les cahiers de paroisses que dans ceux de bailliages, n'apparaît la moindre trace d'un antagonisme sérieux entre les diverses classes de l'ordre. Il est évident qu'outre la force du nombre, le tiers état apporte, dans la lutte, celle de l'union et de la discipline. Déjà Sieyès en avait fait la remarque dans sa fameuse brochure : « Quand on veut semer la division, avait-il dit S on a soin de distinguer le tiers en différentes classes, afin d'exciter, de soulever les unes contre les autres. On anime les habitants des villes contre ceux des campagnes; on cherche à opposer les riches aux pauvres. Combien, s'il était permis de tout dire, je raconterais de traits plaisants d'une hypocrisie privilégiaire, extrêmement raffinée! Vous avez beau faire; ce n'est ni la différence des professions, ni celle des fortunes, ni celle des lumières, qui divisent les hommes, c'est celle des intérêts; et, dans la question présente, il n'en est que deux bien contraires, celui des privilégiés et celui des non privilégiés. Toutes les classes du tiers état sont liées d'un intérêt commun contre l'oppression des privilèges. » La lecture des cahiers confirme la justesse de cette observation. Impossible d'y rencontrer le moindre indice de la fameuse division, que le parti révolutionnaire a tant exploitée depuis, entre la bourgeoisie et le peuple *. Je ne sais même pas si le mot de

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