Arch. pari., t. IV, p
fixent les bornes de l'obéissance de l'armée au pouvoir exécutif dans l'intérieur du royaume. » Même pensée à peu près dans le cahier de la noblesse de Paris intra mur os. Elle demande « que les États généraux délibèrent sur les moyens de concilier les devoirs du service militaire avec les devoirs du citoyen, et la nécessité de la subordination avec les droits de la liberté. »
N'est-ce pas toujours le même sentiment, qui inspire un vœu que l'on rencontre dans les cahiers, comme complément de ceux qui ont trait à la liberté individuelle? La suppression législative des lettres de cachet ne suffit pas pour rassurer les esprits contre les entreprises de l'ancien régime. Tant qu'il y aura des prisons d'État, les ministres pourront être tentés d'y enfermer des prisonniers : donc il faut supprimer les prisons d'État, et notamment, celle qui résume le vieux système, la plus maudite, la Bastille. Aussi la noblesse de Paris * ne manque-t-elle pas de demander que le roi soit supplié de vouloir bien ordonner la démolition de la Bastille. De son côté, le tiers état termine son cahier, par un article dans lequel il émet le vœu : « Que, sur le sol de la Bastille détruite et rasée, on établisse une place publique, au milieu de laquelle s'élèvera une colonne d'une architecture noble et simple, avec cette inscription : A Louis XVI, restaurateur de la liberté publique. » Ainsi ridée de la démolition de la Bastille se trouve en germe dans les cahiers, et la noblesse elle-même se charge de la mettre en circulation, sans se douter que les masses populaires s'apprêtent déj à à la réaliser envers et contre tous.
d. Arch.parl., t. V, p. 173.
Avant de quitter la portion des cahiers, consacrée à rétablissement d'institutions libres, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'y chercher pourquoi les hommes de 1789 se sont montrés si peu favorables à la création de deux chambres, présentant plus ou moins d'analogie avec le système anglais. Nous avons déjà fait voir que la question n'était pas raisonnablement applicable aux États généraux de 1789, du moment où ceux-ci devaient former une assemblée constituante , nécessairement unique par cela seul qu'elle était constituante. La difficulté ne s'élevait qu'à propos des assemblées subséquentes, que l'on considérait comme destinées à n'être que des assemblées législatives. En d'autres termes, il s'agissait de savoir quel serait, dans l'avenir, le système inauguré par la constitution de 1789, l'unité ou le dualisme de la législature ?
Ce n'est certainement pas qu'en théorie, en thèse générale , les partisans de la Révolution préfèrent l'unité au dualisme. Ils comprennent parfaitement les avantages qu'offre le dualisme au sein d'un État bien réglé. Seulement leur opinion du moment est influencée par des considérations spéciales, particulières au temps et au lieu. Suivant eux, le dualisme est trop favorable au maintien de la division des ordres, tandis que l'unité est le meilleur moyen de mettre fin à cette division regrettable. Or, de même qu'ils veulent arriver à fondre toutes les parties du sol français en une patrie indivisible, de même ils veulent fondre toutes les classes en une seule et même nation. Allez au fond de leur pensée. C'est là qu'est pour eux le nœud de la question, le mobile secret de leurs répugnances. Ils craignent que la
création d*une chambre haute n'ait pour effet inévitable de fournir un refuge à l'aristocratie, noblesse et clergé, une citadelle dont elle se servira pour barrer la route aux idées modernes, aux réformes, aux progrès, à tout ce qu'ils appellent de leurs vœux les plus ardents.
A la vérité, cette objection n'arrête pasMounier, parce qu'il croit avoir trouvé le moyen de la résoudre ou de la tourner. D'après lui, la création d'une chambre haute ne suppose nullement l'existence d'ordres distincts, et doit même être calculée sans tenir compte de cette distinction. « Former plusieurs chambres, dit-il S par la séparation des ordres, ne serait point, imiter l'Angleterre; ce serait simplement diviser le peuple français en deux ou trois parties, ce serait former plusieurs nations dans une, établir des corps rivaux , les armer d'une égale force, et les poster pour le combat. » La constitution anglaise n'a pas commis une si lourde faute. Les membres de la chambre des lords « ne forment pas une caste ou un ordre particulier. Leur dignité n'est que personnelle, leur famille ne la partage point... Un membre de la chambre haute n'est donc pas intéressé à s'opposer au bonheur du peuple, parce qu'il nuirait alors à sa propre famille. » Ceci posé, Mounier s'évertue à imaginer une organisation qui fasse du sénat français un rouage analogue à la chambre des pairs d'Angleterre, une assemblée composée de telle façon qu'elle n'encourage ni les prétentions exclusives de la noblesse, ni celles du clergé, et qu'elle représente uniquement les forces et les capacités sociales, l'élite de la nation. Quelque séduisant que fût son système, il ne parvint pas à surmonter les répugnances instinctives du tiers état. Celui-ci craignait toujours que le résultat ne répondît pas aux prévisions de l'inventeur, et cette