‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 296 sur 362 · Vézelay, Etude historique^ t. H, p · texte numérisé non relu

Vézelay, Etude historique^ t. H, p

aux bourgeois que des épaves sans valeur. A la fin du XV® siècle, l'abbaye ne possède, à titre de propriété privative, qu'une faible part du terrain cultivable. Le reste appartient aux habitants et se divise entre eux, riches ou pauvres, non sous forme de grands domaines, mais invariablement sous forme d'héritages d'une contenance médiocre et parfois infime. Dans cet émiettement de la richesse immobilière, le plus humble artisan a son lot, et nous rencontrons, sur les pages du cartulaire, le champ du cordonnier, du tisserand, du barbier, à côté de ceux des grandes familles bourgeoises, des familles quasi-nobiliaires, comme les Barrant, les de Glugny, les de la Châsse, les Bourdelot, les de Bêze. La vigne, entre autres, fût-ce dans les climats réputés les meilleurs, compte presque autant de maîtres qu'il y a d'habitants. C'est par là qu'à défaut de la richesse commerciale, l'aisance ne tardera pas à se rétablir dans la contrée, et l'aisance la plus saine, la plus morale de toutes, celle qui est acquise lentement à force de travail et de patience. »

Durant le cours du xvi*^ et du xvif siècle, ce double fait du morcellement de la propriété, et de la détention du sol par les paysans, continue sans cesse de progresser. Quand arrive le xviii® siècle, le paysan n'a même plus besoin d'acquérir; à la rigueur, il pourrait se réduire à conserver ce qu'il a. Il n'était pas homme à se contenter de ce rôle passif. Aux époques de ses plus terribles misères, rien n'a pu l'empêcher de satisfaire ses habitudes d'économie, d'assouvir sa passion de l'épargne, et, malgré tous les obstacles que l'ancien régime mettait à son activité, il n'a jamais cessé d'accroître son patrimoine. Aux approches de la révolution, dans un siècle de luxe et de folles dépenses, une foule de seigneurs ont dû être tentés d'échanger lebrs seigneuries contre de l'argent, de rendre leurs revenus plus abondants et plus

liquides. Gomment faire? Ils ne pouvaient trouver que quelques anoblis de date récente consentant à devenir leurs acquéreurs en bloc. La vieille noblesse, la vraie noblesse n'achetait plus : c'était elle, au contraire, qui vendait. Quant à la bourgeoisie, sa vanité était retenue par le fardeau exorbitant des droits de franc-fief. Les seigneurs, qui voulaient mobiliser leur fortune, n'avaient donc plus qu'une ressource, c'était de livrer aux paysans les terres qu'ils avaient conservées en pleine propriété, et de les leur accenser, moyennant un prix immédiat, et des redevances perpétuelles. La bourgeoisie elle-même avait recours à eux, pour se débarrasser de sujétions devenues pour elle insupportables. Partout, dit-on, elle leur vendait ses rares héritages, moyennant la seule obligation d'acquitter à sa décharge les droits seigneuriaux.

Il ne faudrait donc pas croire, qu'à la veille de 1789, les paysans français, nouvellement parvenus aux avantages de la propriété foncière, commençassent à prendre le goût de la terre, et avec le goût de la terre, la haine des entraves qui gênaient sa libre possession. Ils avaient toujours appartenu à une race de propriétaires. Seulement, grâce aux acquisitions qu'ils n'avaient jamais cessé de réaliser, ils étaient devenus encore plus propriétaires qu'ils ne l'avaient jamais été, et leur plus chère espérance était de le devenir chaque jour davantage. Quand il s'agissait d'améliorer leur lopin de champ, aucun travail, aucun effort ne leur coûtait. Leurs procédés de culture pouvaient sembler arriérés à un riche et habile fermier d'Angleterre. Arthur Young n'en était pas moins stupéfait des résultats obtenus. « En vérité, dit-il \ je dois le persuader au lecteur, si, dans bien des cas, la culture, qui s'est offerte à mes yeux, passait en

l. Voyages en Finance, t. II, p. 215.

mal toute imagination, toujours son industrie éclatait d'une façon si remarquable, si méritoire, qu'il n'y a pas pour elle de louanges trop grandes. Gela seul suffit à prouver que la possession du sol est le stimulant le plus énergique à un travail rude et incessant : et telle est l'étendue, telle est la force de ce principe, que je ne sais pas de moyen plus sûr de mettre en valeur le sommet des montagnes, que de le partager entre les paysans. On le voit en Languedoc, où ils ont apporté, dans des hottes, la terre que la nature ne leur accordait pas. » Une autre observation se présente à l'esprit de notre voyageur. Ce paysan si âpre à la besogne, quand il travaille chez lui et pour lui, il a horreur de travailler chez les autres. « Aucun travail n'est plus mal fait S plus cher que celui d'ouvriers habitués à travailler sur leur terre. Il y a un dégoût, une négligence, qui n'échappent pas à l'observateur intelligent. Rien qu'une détresse extrême ne forcera ces petits propriétaires à travailler pour les autres. C'est pourquoi, dans les parties les plus cultivées de la France, j'ai vu le travail comparativement cher et mal fait, au milieu d'une foule à moitié oisive. »

Or, ce même paysan, qui éprouve tant de répugnance à travailler pour autrui, fût-ce en échange d'une juste rétribution, songez qu'en vertu du régime féodal, il est parfois, il est souvent obligé de travailler pour un seigneur, sans rétribution aucune. Il lui doit des corvées, des prestations de toute espèce, dont le titre originaire lui échappe, dont il ne voit plus que le poids intolérable. Alors, ce n'est pas seulement pour lui affaire de négligence et de dégoût, c'est une cause perpétuelle d'irritation et de rage. Le trait caractéristique, qu'Young recueille en passant, et sans en saisir la portée, n'est

l. Eodem,p, 22i.

CHARGES qu'il SUPPORTE 53^

qu'un des symptômes précurseurs de cette révolte soudaine, qui déjà fermente dans nos campagnes, en attendant le jour de Texplosion.

Disons-le, néanmoins, en finissant cette longue analyse des cahiers. Si le paysan français n'avait eu à gémir que des abus du régime féodal, peut-être se serait-il résigné à le subir encore, ou du moins se serait-il contenté de quelques adoucissements. Ce qui paraît Tavoir poussé aux dernières extrémités du désespoir, c'est l'accumulation des charges, qui le grevaient, et parmi lesquelles on distingue trois catégories différentes. « Des fléaux nombreux, dit le cahier de Vienne \ molestent l'agriculture et tarissent la première source des richesses. Les restes du servage, que la tyrannie féodale avait imprimé sur la tête des Français, subsistent pour la désolation des campagnes... Quand le laboureur est quitte envers son seigneur, le fermier de la dîme lui enlève une part de ses semences, de ses pailles, de ses fruits, et du modeste salaire de ses peines. Il paye ensuite l'impôt, prix de la protection du gouvernement, dont il profite si peu. Et si les torrents de l'automne ravagent sa terre et entraînent sa semence, on a partagé sa récolte, on ne partage pas le dommage. » Mêmes plaintes à l'autre extrémité de la France dans le cahier du tiers état du baillage de Toul, où se rencontre l'article suivant, placé sous la rubrique : Des doléances particulières des campagnes ^ « C'est ici surtout, y est-il dit, que l'on doit regretter, que la précision du cahier de bailliage, et la multitude des objets à présenter aux États-

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