VAncien Régime, pages
qui rintéressaient particulièrement, aux règles et aux usages qu'il connaissait... Dès que la première secousse était passée, il semblait donc que rien n'eût bougé dans le pays. Au moment où la révolution éclata, cette partie du gouvernement, qui, quoique subordonnée, se fait sentir tous les jours à chaque citoyen... venait d'être complètement bouleversée; l'administration publique avait changé tout à coup ses agents et renouvelé toutes ses maximes... Tous les Français avaient ressenti une commotion particulière. Personne ne savait plus, ni à qui obéir, ni à qui s'adresser, ni comment se conduire dans les moindres affaires, celles qui forment le train journalier de la vie sociale. La nation n'étant plus d'aplomb, dans aucune de ses parties, un dernier coup put donc la mettre tout entière en branle et produire le plus vaste bouleversement et la plus effroyable confusion qui fut jamais. »
Ces remarques d'un observateur hors ligne contiennent un fond de vérité saisissante et incontestable. La seule chose qu'on puisse leur reprocher, c'est qu'elles portent l'empreinte de l'indulgence excessive, dont l'auteur ne parvient jamais à se départir, toutes les fois qu'il parle du passé. Par exemple, suffit-il de dire qu'au moment où la révolution éclata, l'ancien régime venait de réformer son organisation administrative? D'abord, il serait juste de rappeler que l'ancien régime n'avait, depuis 1692, qu'une organisation détestable et qui ne se maintenait que par la force de la routine, et par l'effet d'une soumission traditionnelle. Dans le cours des dernières années, le gouvernement lui-même n'avait pas craint de reconnaître les vices de la vieille machine; il avait annoncé hautement qu'elle allait être changée, réformée, bouleversée. Au bout du compte, il n'y avait apporté que des modifications incomplètes , insuffisantes, de sorte qu'au moment de la crise, l'ancienne
organisation était déjà ruinée moralement, et la nouvelle n'existait pas encore. Il n'y avait rien du tout.
Revenant à la même idée, M. de Tocqueville ajoute, dans un autre passage ^ : « Ce fut surtout la réforme radicale, que l'administration proprement dite eut à subir, en 1787, qui, après avoir porté le désordre dans les affaires publiques, vint émouvoir chaque citoyen jusque dans ses affaires privées. J'ai dit que, dans les pays d'élection, c'est-à-dire, dans les trois quarts de la France, toute l'administration de chaque généralité était livrée à un seul homme, l'intendant, lequel agissait non seulement sans contrôle, mais sans conseil. En 1787, on plaça à côté de cet intendant, une assemblée provinciale, qui devint le véritable administrateur du pays. Dans chaque village, un corps municipal prit également la place des anciennes assemblées de paroisses, et, dans la pluralité des cas, des syndics. Une législation, si contraire à celle qui l'avait précédée, et qui changeait si complètement, non seulement l'ordre des affaires, mais la position relative des hommes, dut être appliquée partout à la fois... On vit bien alors la part, que prend l'habitude dans le jeu des institutions politiques, et comment les hommes se tirent plus aisément d'affaire avec des lois obscures et compliquées, dont ils ont depuis longtemps la pratique, qu'avec une législation plus simple qui leur est nouvelle. » Quoi qu'en dise M. de Tocqueville, cette allusion transparente aux habitudes d'un pays voisin, est ici hors de saison. Personne à la vérité n'ignore qu'en 1787, le gouvernement de Louis XVI avait reconnu la nécessité d'apporter des modifications profondes au régime universellement décrié des intendants. Il avait annoncé la création d'assemblées provinciales, grâce auxquelles-