‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 345 sur 362 · Mémoires, t. I, p. 289 (l'c édit · texte numérisé non relu

Mémoires, t. I, p. 289 (l'c édit

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il n'entrait pas dans les visées de la cour de rassurer qui que ce fût par des déclarations libérales. Du moins aurait-elle dû, dans l'intérêt de l'ordre, et dans son propre intérêt, exercer sur l'armée la surveillance active, que recommandait la prudence de Malouet, essayer de s'en servir contre Témeute ne fût-ce que comme menace, adresser à tous les chefs de corps des instructions précises, et leur donner elle-même l'exemple de la fermeté. Elle ne fit rien; elle ne prescrivit rien. Elle resta ce qu'elle avait toujours été, incapable d'exercer, en face d'une crise, ce pouvoir absolu, objet constant de ses vaines prétentions. Son incurie ne fut que trop secondée par celle des gouverneurs militaires. Nous avons vu ce qui venait de se passer en Provence ; aux premiers symptômes de troubles, le comte de Garaman, abdiquant ses pouvoirs entre les mains de Mirabeau , et celui-ci, contraint, pour protéger Aix contre les violences populaires, à instituer une garde bourgeoise, premier germe de la garde nationale. Gomment voulez-vous que, sous de tels chefs, l'armée ne perdit pas le peu de bonne volonté qu'elle conservât encore? Eh bien! partout elle assistait au même spectacle. Partout, les gouverneurs ne demandaient qu'à se décharger du soin de veiller à la tranquillité publique. Officiers et soldats se découragent. Ils finissent par croire que la répression des émeutes populaires ne rentre plus dans leurs devoirs professionnels. Seule, la maréchaussée lutte encore contre le flot qui monte et menace de l'engloutir. Malheureusement nous savons, qu'en pleine paix, tout le monde gémissait de son insuffisance. Ne croyez pas que le gouvernement songe à réparer le tort qu'il a eu de l'affaiblir. Il la laisse telle qu'elle est, telle qu'il l'a faite, abandonnée à elle-même, sûre de ne recevoir aucun secours, effrayée de son isolement, convaincue

de sa faiblesse. Bientôt, elle aussi, découragée, lasse de soutenir une lutte inégale, impossible, elle profite du moindre prétexte pour s'effacer ou pour s'abstenir. On étale complaisamment à nos yeux la longue série des désordres qui affligèrent la France, dans les premiers mois de 1789. Cherchez la trace d'un essai quelconque de répression sérieuse : vous ne la trouverez nulle part. Il y a encore un gouvernement à Versailles : à bien compter, il y en a même deux. En France, il n'y a plus de police, il n'y a plus de force publique prête à maintenir l'ordre. La révolte, au plus mauvais sens du mot, la révolte brutale, aveugle, inconsciente, peut éclater librement : elle est certaine de ne rencontrer aucun obstacle.

Il n'y a pas plus d'administration que de police : tout est désorganisé, tout s'écroule à la fois, c'est ici le moment de rappeler * et d'examiner, avec l'attention qu'elles méritent, les réflexions si remarquables qu'inspire à M. de Tocqueville l'étrangeté d'un pareil spectacle. « Nous avons vu, dit-il ^ nous avons vu nousmêmes en France, depuis 1789, plusieurs révolutions, qui ont changé de fond en comble toute la structure du gouvernement. Néanmoins, le désordre, qu'elles ont fait naître, n'a jamais été ni long ni général; à peine ont-elles été ressenties par la plus grande partie de la nation , quelquefois à peine aperçues. C'est que , depuis 1789, la constitution administrative est toujours restée debout au milieu des ruines des constitutions politiques. On changeait la personne du prince ou les formes du pouvoir central, mais le cours particulier des affaires n'était ni interrompu, ni troublé; chacun continuait à rester soumis, dans les petites affaires,

1. Comparez ce que nous en avons déjà dit en passant, chapitre VI, paragraphe vin.

Page 1