Eodem
quelques-uns de leurs amis communs. Elle se rappelle que, suivant eux, le succès de leur entreprise devait exiger de cruels sacrifices, et, comme elle est femme, elle sent son cœur faiblir; elle avoue qu'elle hésite à suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle elle ne s'est que trop engagée. Après cela, soutiendra-t-on encore, qu'en dehors de Mirabeau, personne n'ait eu conscience des dangers de la catastrophe, et qu'un aveuglement universel ait trompé tous ceux qui n'ont pas craint de la^ provoquer? Combien d'autres que les amis de Mme de la Seynie , sans nous laisser leurs confidences , n'en ont pas moins pensé comme eux? Combien se sont jetés dans le gouffre, convaincus que la génération alors vivante devait payer de son sang la rançon des génération futures?
Il n'y a qu'une illusion dans laquelle les promoteurs des idées nouvelles se soient longtemps obstinés ; et cellelà semblait si naturelle, si raisonnable, si légitime, que Mirabeau lui-même n'a pas su s'en défendre. Ils pensaient tous que le gouvernement, Necker au moins, malgré l'opposition de ses collègues, et le roi, malgré les intrigues de la cour, finiraient par reconnaître l'indispensable nécessité de conclure avec la Révolution un pacte d'alliance, seul moyen de sauver la monarchie en la transformant. Ils comptaient sur la bonté de Louis XVI, au besoin sur sa faiblesse, pour faciliter cette heureuse solution. A leurs yeux, il n'y avait pas de longs désordres à craindre, pas d'anarchie sérieuse à redouter, parce qu'une fois la royauté reconciliée avec la nation, leurs forces réunies, convergeant au même but, étaient certainement capables de maintenir la tranquillité publique, si quelques énergumènes persistaient, sans motifs, à tenter de la troubler. Tel était, au début de 1789, le rêve des meilleurs citoyens. On en trouve la trace à chaque page des cahiers : ceux des-
paroisses surtout sont remplis des témoignages de la confiance populaire. La plupart des députés élus partageaient les sentiments des populations qui venaient de les élire. Ils se croyaient appelés à dresser, de gré à gré avec le roi, la charte du régime nouveau, et bien peu d'entre eux s'apprêtaient à pousser leurs exigences au delà de sages limites. C'est en ce sens que Mirabeau, parlant de l'Assemblée constituante, a pu dire qu'elle « était venue pour capituler, non pour vaincre * ». Aussi, quand la France reconnut l'erreur dont elle s'était bercée, quand l'assemblée se vit contrainte de renoncer à l'espoir d'une transaction acceptable, ce jour-là fut un jour de deuil, bientôt suivi d'une explosion de colère. Le dernier lien qui rattachât le passé au présent et à l'avenir, se rompit tout à coup. Nous verrons, dans la suite de ce livre, comment s'opéra ce déchirement imprévu, et quelle influence décisive il exerça sur la chute de l'ancien régime.