Sallier, Annales françaises j p
on chercha sous le coup de quelle nécessité, Brienne avait pu se résoudre à une mesure si grave, et l'on ne tarda pas à découvrir que toutes les caisses étaient vides, toutes les ressources disponibles épuisées d'avance, qu'enfin il ne restait plus au trésor, pour subvenir aux besoins les plus urgents, qu'une somme de quatre cent mille livres. Derrière l'atermoiement, stipulé par l'arrêt du W, on entrevit, dans un avenir prochain, la banqueroute inévitable.
C'est encore à Lafayette qu'il faut s'adresser ici, pour connaître l'effet produit sur les contemporains par l'arrêt du 16 août. Il en envoie le texte à l'un de ses correspondants, et il ajoute * : « J'en parle, je l'avoue, avec douleur et colère. Je m'étais flatté que le calme allait renaître, que les ministres allaient recouvrer la confiance, que tout le monde s'unirait avec eux pour travailler au bien public; et moi, simple particulier, j'écrivais et je parlais à mes amis et mes connaissances pour leur dire, qu'à présent que les Etats généraux étaient indiqués, et la cour plénière détruite, il fallait bien vite se détacher de toute espèce d'opposition, qui sentirait l'esprit de corps. J'ai dit et mandé des choses pour lesquelles on va se moquer de moi, pour lesquelles on me soupçonnerait, si je n'étais pas moi. Et voilà que cette maudite suspension déjoue tout le mérite de l'arrêt des États généraux, qu'elle aigrit tous ceux qui vont en souffrir. On va plus loin; on croit que les ministres veulent éviter les États généraux; cette opinion est absurde. Je suis bien persuadé qu'on ne le veut pas, qu'on n'oserait même pas le proposer à un roi aussi honnête homme que le nôtre, qu'on ne le pourrait pas, que le premier effet de cette mesure serait
1. Voyez Mémoires et correspondances de Lafayette, t. II, p. 233. Lettre adressée à un correspondant inconnu, et dont nous avons déjà cité un passage.
une cessation d'impôts dans tout le royaume. Mais enfin, on va le dire, on va rallumer le mécontentement et doubler la défiance. J'étais avant-hier, depuis une heure, avec un conseiller de ma connaissance. Je lui avais dit combien il serait ridicule au parlement de s'occuper dans ce moment de ses intérêts particuliers : je l'avais fait convenir de l'utilité de plusieurs bailliages, et de la nécessité de donner au gouvernement les moyens d'aller jusqu'au mois de mai. Je lui avais répété dix fois que je faisais trop de cas de lui, pour le croire ce qu'on appelle un parlementaire. Je lui avais représenté qu'on devait savoir gré aux ministres de l'annonce des États généraux et de la suspension de la cour plénière, qui étaient les deux points importants. Jugez de mon embarras, lorsqu'on entrant dans mon cabinet, M. le Goulteux m'a apporté ce maudit arrêt du conseil. J'en ai été presque aussi honteux que si je l'avais fait. Je crois que le gouvernement devrait se presser de donner une nouvelle certitude aux États généraux, par l'annonce de la forme, l'envoi des lettres, etc. Cette démarche ramènerait un peu de confiance, qui, sans cela, se perdra chaque jour davantage... Paris est consterné. On a dédoublé les troupes et fait des dispositions. Mais, quoique le pain soit renchéri, il n'y a pas eu d'émeute, ni même d'attroupements. »
On voit que Lafayette envisageait les événements avec la calme impartialité d'un honnête homme, étranger aux mesquines intrigues. Gomme il n'espérait aucun profit pour sa cause de la chute de Brienne, il ne songeait pas à exagérer , pour le perdre , la gravité de la situation. Ce n'était pas l'affaire des ennemis, déchaînés contre le principal ministre. Ils exploitèrent la panique, qui s'était emparée des rentiers et capitalistes. Ils représentèrent la capitale comme menacée d'une insurrection terrible. Leurs clameurs émurent
la cour et portèrent au crédit de Brienne une atteinte, dont celui-ci ne tarda pas à sentir la portée. Alors, disent les Mémoires de Weber \ « le ministre épouvanté implora la protection de la reine, se présenta comme une victime de son zèle à défendre l'autorité royale, et demanda le secours de M. Necker pour les finances, en rougissant de tout ce qu'il avait fait depuis un an pour Ten écarter. M. de Mercy vint solliciter l'ancien directeur général de se joindre au premier ministre. M. Necker répondit que, l'année précédente, il eût été prêt à partager les travaux de l'archevêque de Sens : mais que, dans le moment actuel, il ne pouvait ni ne voulait partager son discrédit. Le premier ministre ne savait que faire , mais il ne voulait pas se retirer. Les mécontentements éclataient de toutes parts. Un des frères du roi l'avertit de la fermentation qui se développait à Paris. La reine envoya chercher l'archevêque et lui déclara qu'il fallait absolument céder à l'orage. Le roi survint au milieu de l'entretien. Le ministre pleura, excita la sensibilité de ses maîtres et en abusa. Il voulut être consolé de sa retraite en obtenant pour lui-même le chapeau de cardinal ; pour son neveu, à peine d'âge, la coadjutorerie de son archevêché, jointe à une des plus riches abbayes de France; et pour sa nièce une place de dame du palais. Il s'était composé, pendant son court ministère, une fortune de cinq à six cent mille livres de rente sur les biens de l'Église. Il laissait son frère, ministre de la guerre, après l'avoir fait nommer chevalier des ordres du roi et gouverneur de province. Les plus éclatants, les plus heureux services n'auraient pas pu être mieux récompensés. » Ainsi tomba, le 24 août, pour ne plus se relever, l'homme d'État qu'on venait de voir, quinze jours auparavant, trancher les