Eodem, t. II, p
3. J'emprunte le mot à Malouet, qui parle, dans ses Mémoires (I, p. 253)^ « de la dégradation sensible du gouvernement, dont la pitoyable administration du cardinal de Brienne avait détendu tous les ressorts. »
l'attitude d'inertie, dont elles avaient si longtemps donné l'exemple, n'était plus de saison. Le temps était venu pour elles de disputer aux ordres supérieurs les dépouilles de la royauté absolue. Tant que la convocation des États généraux leur avait paru incertaine, elles avaient ménagé tous les alliés dont elles croyaient avoir besoin pour l'obtenir. Depuis les arrêts du 5 juillet et du 8 août, n'étant plus retenues par les mêmes craintes, elles donnaient un libre cours à leurs prétentions et démasquaient leurs batteries. Déjà même, on distinguait dans leurs rangs, un double courant d'opinions, l'un plus modéré, l'autre plus franchement révolutionnaire. « J'ai vu en 1788, » dit Malouet \ « sous le ministère de l'archevêque de Sens, tous les avant-coureurs d'une révolution dans le gouvernement. Trois partis étaient déjà prononcés. L'un voulait s'attribuer toute la portion d'influence, dont il dépouillait le roi, en résistant aux prétentions du tiers état. Le second annonçait une guerre ouverte aux deux premiers ordres et posait les bases d'un gouvernement démocratique. Le troisième parti, qui était alors le plus nombreux, quoiqu'il fût celui des hommes les plus sages, redoutait l'effervescence des deux autres, voulait des tempéraments, des réformes et point de révolution. C'est dans ce troisième parti que je me suis rangé, et j'y suis resté constamment, car j'y suis encore. » Malheureusement, il devenait chaque jour plus difficile d'espérer des réformes suffisantes sans l'emploi de moyens plus ou moins révolutionnaires. La noblesse et le clergé ne paraissaient pas disposés à céder amiablement le moindre lambeau de leur victoire. Malouet reconnaît lui-même que, pour assurer le triomphe « des gens honnêtes et éclairés, qui forment presque toujours
1. Lettre de Malouet à M. de Montjoye, publiée dans le 3« volume de ses OpinionSf et citée en note du tome I de ses Mémoires (p. 253, 2« édition) .
Topinion publique », il eût fallu « que le gouvernement se prononràt en leur faveur et consentît à leur donner toute l'activité de sa direction ^ » Or, à la fin du ministère de Brienne, personne ne comptait guère ni sur !a sagesse, ni sur la fermeté du gouvernement; et le tiers-état, réduit à ne se fier qu'en lui-même, se laissait entraîner peu à peu à suivre des conseils moins conciliants que ceux de Malouet.
On vit alors se produire un singulier phénomène, qui donne aux débuts de la Révolution française un caractère exceptionnel. Ordinairement les capitalistes, les banquiers, les hommes de finance restent, par intérêt, les partisans et les soutiens du gouvernement établi. Gomme la moindre commotion politique risque de compromettre la prospérité de leurs affaires, ils font tout ce qu'ils peuvent pour maintenir le calme et le statu quo, ïci, au contraire, ce sont eux qui se sont jetés, avec le plus d'ardeur, à la tête du mouvement. Depuis l'annonce du déficit, ils vivaient dans des transes perpétuelles, et ils avaient fini par croire qu'ils n'en sortiraient qu'en se débarrassant de l'ancien régime. Le dernier acte de Brienne, cette menace nouvelle de banqueroute, en mettant le comble à leurs craintes et à leur irritation, jeta dans les partis extrêmes des hommes qu'on n'a pas coutume d'y rencontrer. Le fait n'est pas douteux ^ Il a déjà frappé l'attention de M. de Tocqueville, auquel il inspire les réflexions suivantes : « Les vices du système