Mémoires de Brissot, t. 111, p
fût-ce que celui du marquis de Pastoret, le futur chancelier de France. Mais en 1788, ils étaient rares les hommes qui savaient résister à l'entraînement général : et plus d'un qui, dans la suite, a prétendu donner Texemple d'une sagesse à toute épreuve , avait commencé, comme tant d'autres, par payer son tribut aux faiblesses de l'époque.
Il nous serait facile de citer encore une foule de sociétés analogues, fondées vers le même temps et dans le même esprit. Ainsi Lameth, dans ^onHistoire de r Assemblée constituante S parle d'une espèce de club libéral, qui prit naissance à Paris vers 1787 et qui se continua plus tard à Versailles, pendant le séjour qu'y fit l'assemblée... Mais les limites de cette étude ne comportent pas de si longs développements sur un objet spécial et restreint. Qu'on nous permette seulement une dernière observation. Ce n'est pas une des moindres singularités de cette époque curieuse, que ces associations, plus ou moins révolutionnaires, fussent composées presque entièrement de membres de l'aristocratie. Pendant que la noblesse et le clergé, en corps, compromettaient leur existence par l'injustice et la maladresse de leurs prétentions, il y avait des ecclésiastiques et des gentilshommes, qui se faisaient honneur de marcher à l'avant-garde des progrès et de frayer le chemin au tiers état. Sans leur secours, sans leurs leçons, la bourgeoisie aurait sans doute hésité. Soutenue et guidée par eux, elle se décida plus facilement, et bientôt son ardeur, stimulée par la lutte, ne connut plus ni frein ni obstacle.
1. T. T, note de la page 34 et suiv. « Cette association peu nombreuse, dit-il, avait des statuts. On y prêtait un serment qui, pour assurer rinvioiabilité du secret, donnait à la société tous pouvoirs, même les plus illé{j;aux, sur chacun de ses membres. A l'ouverture des Etats généraux, elle loua une maison de campagne au bout de l'avenue de Versailles, à Viroflay. » Depuis ce moment, elle s'appela la Société de Viroflay.
Pour que le mouvement soit complet, il n'y manque plus qu'une chose : l'adhésion et le concours des classes inférieures. Elle viendra, gardez-vous d'en douter, si elle n'est pas encore venue. Sur la foi d'indications recueillies dans les notes d'Arthur Young, quelques historiens de nos jours représentent « la P'rance rurale », comme étant, à la veille de 1789, aussi indifférente que de coutume. « Déjà la tête s'agite, fermente et les membres restent encore insensibles *. » Sur ce point, je ne saurais attacher aucune créance aux renseignements sur lesquels on se fonde. A Paris et dans les villes, un étranger, qui a su se créer des relations nombreuses, n'a qu'à écouter les conversations auxquelles il assiste, pour se faire une idée à peu près exacte de l'opinion qui domine dans les salons, dans la société éclairée. Si même il trouve des réunions publiques , organisées comme il y en eut à Paris, depuis 1787, il peut à la rigueur y étudier les dispositions d'une partie des classes populaires. Tous ces moyens d'informations échappent à l'étranger, dès qu'il parcourt nos campagnes. Je défie qu'on explique où et comment il peut sonder l'esprit qui les anime. Que si, d'aventure, il essaye de faire comme Young, s'il questionne un paysan qu'il rencontre au passage, croyez-vous qu'il puisse compter sur une réponse bien franche et bien nette? Aujourd'hui encore. Je paysan, fort de son indépendance, refuse de confier sa pensée au bourgeois qu'il connaît et qu'il estime. Il se défie même de ses pareils, en sorte qu'à la veille d'une élection, personne ne devine ce qu'il va faire. Figurez-vous, jadis, un de ces mêmes hommes,