‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 4)Chapitre 82 sur 362 · Considér. sur la 7'év. fr., t. I, p · texte numérisé non relu

Considér. sur la 7'év. fr., t. I, p

Non seulement Necker n'avait jamais possédé les qualités maîtresses , qui caractérisent l'homme d'Etat, non seulement il avait négligé l'occasion de suppléer aux lacunes de son esprit par des études spéciales, mais encore, dans la retraite opulente où il ne parvenait pas à se consoler de sa disgrâce, il n'avait même pas sondé la profondeur du mouvement révolutionnaire assez attentivement pour en comprendre la portée, et pour cal culer l'influence que le nouvel état des choses et des esprits devait exercer sur la politique du gouvernement. Etranger aux luttes des partis, depuis que son ambition personnelle n'y était plus directement intéressée, il ignorait leurs forces respectives, leurs prétentions, leurs espérances , et surtout il ne se rendait pas un compte exact du but vers lequel l'immense majorité de la nation marchait résolument. On a prétendu qu'à sa rentrée aux finances, il avait pleinement adopté ce principe pratiqué par M. de Brienne, qu'il fallait que le roi s'appuyât sur le peuple pour maintenir son autorité mise en péril et tenue en échec par les classes privilégiées ^ Oui sans doute, cette idée juste et féconde s'était présentéeà lui, comme à son prédécesseur, et nul n'était plus capable de l'appliquer avec succès. 11 n'avait manqué à aucune promesse. Il ne s'était compromis dans aucuneaventure, réactionnaire; et, pour rappeler une des expressions de sa fille, le tiers état n'aurait pas mieux demandé que de tenir de lui sa place de nation. Reste à savoir s'il était réellement pénétré de l'idée, qu'il avait entrevue, et s'il consentit jamais à en faire la base de sa conduite.

Rien qu'à en juger d'après les renseignements généraux que sa fille nous donne sur son caractère, je serais déjà tenté de soutenir qu'il était incapable d'une pareille

i. Granier de Cassagnac, ïïist. des causes de la rte'r., t. III, p. 367.

hardiesse. « Aucun système exclusif, » nous dit-elle S « ne plaisait à son esprit, dont la prudence était un des traits distinctifs... Il n'avait point les préjugés d'habitude, auxquels une raison supérieure ne saurait jamais s'asservir, mais il ne trouvait aucun plaisir dans l'innovation en elle-même.» Ce n'était pas seulement affaire de prudence. Chez lui Tincertitude dégénérait en véritable infirmité. Encore un aveu de sa fille : « l'étendue, ditelle, de son esprit et de son imagination lui donnait quelquefois la maladie de l'incertitude. » Il en convenait lui-même, quand il ne s'agissait que de petites choses. Un de ses amis, M. Meister, de Zurich % lui a entendu raconter que, « durant les premières années de son séjour à Paris, il lui était arrivé cent fois de rester plus d'un quart d'heure dans son fiacre, avant de parvenir à se décider sur la maison où il devait se faire conduire d'abord. » On peut juger par ce mince détail de la disposition d'esprit que Necker apportait dans la conduite des affaires d'Etat. Ce n'était certes pas d'un homme si incertain que le tiers état pouvait attendre le secours d'une intervention franche, énergique, soutenue. Il y avait beaucoup d'autres raisons qui empêchaient Necker d'adopter la politique qu'on prête à son prédécesseur. Ce prétendu démocrate vivait alors dans d'excellentes relations avec les privilégiés et n'avait nul souci de rompre avec eux. Un historien % qui a connu plusieurs survivants de 1789 et qui a recueilli de leur bouche des renseignements précieux, a déjà fait cette remarque : « Presque tous ceux qui le jugent aujourd'hui paraissent ignorer combien il ambitionnait le suffrage des ordres privilégiés. D'abord, il était naturel que le ministre voulût non le triomphe de tel ou tel

i. Considérations, p. 59-60.

2. Cité par Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. Vil, p. 262.

Page 1