‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 140 sur 331 · ScuveUes observationi, p · texte numérisé non relu

ScuveUes observationi, p

être au pouvoir d'une seule de ces classes d'opposer au bonheur public des obstacles éternels. Cette province a reconnu qu'elle ne devait pas restreindre le pouvoir de ses représentants, lorsqu'une fois ils seraient devenus membres d'une assemblée nationale; mais elle a voulu s'assurer auparavant, que l'assemblée, dans laquelle ils voteraient, serait vraiment une assemblée nationale, c'est-à-dire, la réunion des représentants de tous les ordres, dont les suffrages seraient comptés par tête. »

Aussi tout converge à la même conclusion; et cependant Mounier ne voudrait pas qu'on se méprit sur les bornes et la portée de son système. Il termine son livre par un chapitre intitulé : Des formes que doivent avoir les assemblées nationales après rétablissement de la constitution. On devine déjà ce qu'il veut. Une fois la constitution votée, une fois la tâche de l'assemblée constituante, de l'assemblée unique, accomplie, il admet, il préconise la nécessité de deux chambres: il entre même dans de longs détails sur la composition, alors comme aujourd'hui si difficile à régler, de la chambre haute. Parfaitement instruit du mécanisme des institutions anglaises, il montre en quoi nous pouvons nous en rapprocher, en quoi les circonstances nous interdisent d'en essayer une imitation servile. Ce n'est pas une chambre des pairs qu'il veut, c'est plutôt un sénat, composé de membres de droit, de membres héréditaires, viagers , électifs , réunissant en un faisceau les forces vives de la nation. Sur ce point, les législateurs, qui nous ont doté de la constitution de 1875, auraient peutêtre bien fait de méditer les Observations de Mounier. En tous cas, elles méritent assurément d'attirer l'attention des publicistes. Elles prouvent, de sa part, une sagacité et une rectitude d'esprit, qui recommande son nom à l'estime particulière des juges impartiaux.

Presque en même temps paraissait l'écrit de Rabaut-

Saint-Etienne, qui porte pour titre : Considérations sur les intérêts du tiers état *. On y relève les mêmes idées et les mômes conclusions que dans le livre de Mounier. Ce qui distingue celui-ci, c'est l'originalité des développements et le mérite d'un style qui s'élève par fois jusqu'à la véritable éloquence. Nous avons eu déjà Toccasion, dans notre premier chapitre, de citer plusieurs passages de cette brochure aujourd'hui trop oubliée. Il faudrait la citer presque tout entière; car elle est à la fois une des plus instructives et des plus attrayantes qu'ait produites le mouvement de 1788. Rabaut-Saint-Etienne ne va pas jusqu'à dire, comme Sieyès, que le tiers état soit tout en France. « C'est, dit-il, la nation moins la noblesse et le clergé. » Mais il se hâte de compléter sa pensée, qui ne s'éloigne guère après tout de celle de son futur collègue. « Retranchez, par supposition, les deux cent mille gens d'Église qui peuvent être en France, vous avez toujours la nation. Retranchez môme toute la noblesse par supposition encore, vous avez toujours la nation; car on peut créer mille nobles dès demain, comme il se fit au retour des croisades. Mais si vous retranchez les 24 millions de Français, connus sous le nom de tiers état, que restera-t-il? Des nobles et des gens d'Église; mais il n'y aura plus de nation. » En vain, pour empêcher le tiers de prendre, dans le gouvernement de cette nation, la place qui lui appartient, on invoque contre lui les dispositions exclusives d'une I^slation surannée. Rabaut-Saint-Etienne oppose à ce système des arguments, qui ne souffrent pas de réplique : € Pour justifier ces formes et ces lois, on s'appuie sur leur ancienneté ; mais l'ancienneté d'une loi ne prouve qu'une chose, sinon qu'elle est ancienne. On s'appuie de la possession ; mais la possession passée n'est pas un droit

l. QButrre* complètes^ t. II, p. 237 et suiv.

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à la possession éternelle; autrement il ne faudrait rien changer, môme aux abus, car les abus sont une possession aussi. On s'appuie sur Thistoire; mais l'histoire n'est pas notre code. Nous devons nous défier de la manie de prouver ce qui doit se faire, par ce qui s'est fait. Car c'est précisément de ce qui s'est fait que nous nous plaignons. Cette histoire même, que nous nous gardons bien d'alléguer comme une loi, et que nous n'employons que contre ceux qui la citent, l'histoire témoignerait contre eux; car, en prouvant qu'on a changé Jadis, elle les forcerait à conclure qu'on peut changer aujourd'hui. Nous connaissons, en effet, l'époque de chacune de ces lois, ou de chacun de ces usages, que leurs protecteurs et leurs protégés appellent loi fondamentale. Or chacune d'elles a succédé à un autre ordre de choses : elle a fait un changement, et ce changement dépose contre eux. »

Mais le point sur lequel Rabaut insiste le plus, celui qui donne à sa verve le plus de mouvement et d'éclat, c'est la nécessité d'en finir avec les dissensions de l'ancien temps, avec l'esprit de clocher, l'intérêt égoïste de chaque ville, de chaque village, de chaque classe. C'est l'indispensable besoin de susciter un esprit nouveau répondant aux circonstances nouvelles. «Sentez- vous bien, s'écrie-t-il, descendants des Gaulois subjugués, enfants de fief et de servage, sentez-vous ce que c'est que l'intérêt public? Cette grande pensée s'est-elle jamais offerte à votre esprit? Avez-vous jamais examiné comment, des intérêts de 26 millions d'individus, de leurs travaux, de leur activité, de leurs besoins, se compose en abstraction un seul et grand intérêt, qui couvre la surface d'un empire immense et dont la vaste unité offre le plus magnifique spectacle? Que si, au lieu de cette simplicité imposante, nous ne voyons qu'une foule d'intérêts particuliers, qui s'occupent chacun de soi, et

tournent le dos à l'intérêt général; si l'individu, si la bourgade, si la ville, si le corps, si la province, si la magistrature, si TÉglise, concentrés chacun dans l'intérêt borné qui l'occupe, se sépare du tout, nous ne voyons plus qu'une vaste confusion, d'autant plus embarrassante, qu'elle sera plus étendue et plus multipliée. Je sais bien que je touche votre plaie secrète; mais si j'y louche, c'est qu'il est en votre pouvoir de travailler à la guérir. Je sais qu'il n'y a pas chez nous d'intérêt public, mais voilà pourquoi je propose de le faire naître, lln'y a pas un intérêt commun, mais il y a déjà un grand intérêt prépondérant qui en est le levain, et cet intérêt est en vous. » Tel est le langage que parlait à nos pères un obscur ministre d'une religion proscrite. Lorsque Rabaut-Saint-Etienne écrivait ce beau passage, sans doute il entendait fermenter autour de lui l'esprit fédéraliste et, comme Mounier, il s'efforçait d'en combattre les théories dangereuses, avec autant d'énergie et peutêtre avec une onction plus entraînante.

Si, des brochures modérées, nous passons aux brochures révolutionnaires, la première que nous rencontrons est le fameux t Mémoire sur les États généraux^ leurs droits et la manière de les convoquer. » C'était l'œuvre d'un noble, qui s'est chargé de démontrer par la suite que la véhémence de ses opinions n'avait d'égale que leur versalité. Nous en trouvons, dans les Mémoires de Weber *, une analyse remarquable, que nous reproduisons ici, dans la crainte de ne pouvoir la remplacer avec avantage. « Le plus violent de tous ces écrits, celui qui contribua le plus à enflammer toutes les têtes fut le Mémoire du comte d'Entraigues. 11 laissa tous les autres bien loin derrière, non seulement pour le talent et l'éloquence, mais encore pour l'énergique cha-

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leur, ou plutôt l'incoucevable hardiesse qui éclatait à chaque page. Ce gentilhomme languedocien, élève de J.-J. Rousseau, ami de Chamfort, avait puisé son droit naturel dans le Contrat social du philosophe genevois, et son droit civil et public dans les scènes du Marchand de Smyrne (comédie de Chamfort).... Son ouvrage était un traité complet de près de trois cents pages, parlant non seulement de rétablissement des Francs dans les Gaules, mais des droits primitifs de Thomme dans l'état de nature, pour arriver, à travers toutes les vicissitudes du gouvernement français, pendant quatorze siècles, jusqu'au moment actuel. L'auteur avait pris, pour épigraphe, la formule avec laquelle les anciens cortès d'Aragon investissaient leurs rois de la souveraineté : Nous qui valons chacun autant que vous, et qui tous ensemble sommes plus puissants que vouSj nous promettons cTobéir à votre gouvernement^ si vous maintenez nos droits et nos privilèges : sinon, non. Il faut en convenir, jamais prince n'avait moins mérité que Louis XVI qu'on joignît pour lui, à un engagement de fidélité, une menace de destitution; mais quelque hardie que dût paraître cette épigraphe, le livre lui-même la faisait bientôt oublier.

€ La première phrase était une consécration du gouvernement républicain et un anathème contre la monarchie *. La seconde y présentait, dans le peuple français, un troupeau d'esclaves gémissant sous l'excès de Toppression '. Bientôt, la légitimité de l'insurrection était proclamée*; le pouvoir législatif de la couronne était

1. « Ce fut sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une patrie digne d'elles, que le ciel voulut qu'il existât des républiques; et peut-être, pour punir Tambition des hommes, il permit qu'il s'élev&t de grands empires, des rois et des mattres. »

2. « Mais toujours juste, même dans ses châtiments, Dieu permit qu'au fort de leur oppression, il existât pour les peuples asservis un moyen de se régénérer. »

3. « En Angleterre, Tinsurreclion est permise; elle serait sans doute

attaqué, déclaré incompatible avec son droit iiéréditaire «, accusé de rendre la condition des Français, pire que celle des Turcs. Toutes les cours, sans distinction aucune, étaient dénoncées comme un foyer de corruption: tous les courtisans comme des ennemis naturels de tordre public, comme une foule avilie d esclaves à la fois insolents et bas; le trône, comme un siège, où c'était un hasard de ne pas voir les passions serviles et dangereum honorées et respectées; la noblesse héréditaire comme le plus épouvantable fléau, dont le ciel dans sa colère pût frapper une nation libre; les siècles, qui l'avaient honorée, comme des siècles de honte.... Sur la composition des États généraux, qui allaient se tenir, sur le nombre respectif des députés.,, tandis que plusieurs personnes s'alarmaient de cette double représentation du tiers état, déjà obtenue dans les assemblées provinciales, et déjà réclamée dans quelques assemblées d'états particuliers, Fauteur du Mémoire était à peine satisfait de celte proportion. Il répétait que le tiers était le peuple, et que le peuple était fÉtat lui-même.. ; que, dans le peuple, résidait la toute-puissance nationale; que par lui tout rÉtat devait exister; et il en tirait cette dernière conséquence : il faut donc que le nombre de ses députés égale au moins celui des deux autres ordres réunis, afin que l'intérêt public prédomine toujours dans une assemblée, qui cesserait d'être nationale, si jamais Tintérét de quelque ordre que ce soit infirmait ou annulait la volonté -du peuple. Celui qui publiait une pareille doctrine devait aisément pressentir qu'on lui opposerait avec effroi la crainte de tous les désordres, qu'elle pouvait entraîner. Il bravait l'objection comme il la préve-

légitime, si le parlement détruisait lui-même uoe constitution que ses lois doivent conserver. »

i. « Eh, grands Dieux! s'il est, sur la terre, un homme incapable, par 8* position, d'exercer le pouvoir législatif, c'est un roi, et surtout un roi héréditaire. »

nait. Il la tranchait avec une seule phrase : // rCest aucune sorte de désordres qui ne soit préférable à la tranquillité funeste que procure le pouvoir absolu. Tel fut le brandon lancé au milieu de toutes les matières inflammables, qui couvraient déjà la surface de la France. Cet ouvrage parut quelques jours avant la seconde assemblée des Notables. Le ravage, qu'il fit dans les esprits, peut à peine se concevoir. »

Il produisit môme beaucoup plus d'effet que des ouvrages au fond plus hardis, mais composés plus sobrement et que, d'ailleurs, le nom encore obscur de leur auteur ne recommandait pas à l'attention publique. Ainsi la France libre ' de Camille Desmoulins, où l'établissement de la république était ouvertement et méthodiquement discuté, bien qu'ayant eu trois éditions successives d^ns le cours de l'année 1789, fit certainement beaucoup moins de bruit que le Mémoire du comte d'Entraigues. Mais, pour émouvoir les masses populaires, il fallait des lectures plus faciles que de gros volumes, ou même de simples brochures, pleines de dissertations savantes et de considérations empruntées à la haute politique. Un certain nombre d'écrivains se chargèrent de mettre sous les yeux des classes inférieures, des leçons mieux à la portée de leurs lumières et de leurs goûts. Dufourny de Villers publia les « Cahiers du quatrième ordre*, celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigents, etc... Tordre sacré des infortunés.., pour suppléer au droit de stipuler directement aux États, qui appartient à tout Français, mais dont cet ordre ne jouit pas encore. » Lambert fit paraître le c Cahier des pauvres ». * D'autres employèrent des moyens encore plus regrettables afin d'exciter les passions qui cou-

i. Bibl. nat., Lb»», n« 1685.

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