Sallier, Annales françaises, p
ni relâche, et Necker, fatigué de tant d'obsessions, s'en tira par quelques promesses évasives, dont nous ne tarderons pas à voir la suite.
Stimulé par l'exemple de ces démarches, le tiers état crut prudent de les imiter. Il comprit que ce serait à la cour que Ton chercherait à porter les plus grands coups * et, pour les mieux combattre, il envoya, lui aussi, des députés qu'il chargea de défendre sa cause auprès du gouvernement. Ces précautions prises, il se disposa à exécuter les prescriptions de l'arrêté du 3 janvier. Prises au pied de la lettre, elles ne comportaient que la revision des pouvoirs, conférés aux membres des états par les grandes municipalités et les quelques corporations qui les avaient élus. Le nombre en était très restreint, puisque quarante-deux membres en tout composaient la représentation du tiers état. Cependant, la question intéressait toutes les communautés de Bretagne sans aucune exception, et la plupart d'entre elles se crurent autorisées à se réunir, pour exprimer leurs avis sur un débat qui les touchait de si près. Ni l'intendant de la généralité, ni le commandant de la province, ni aucun des agents principaux de l'autorité supérieure ne tentèrent le moindre effort afin d'entraver les réunions de ce genre. Seul le parlement se décida encore à intervenir. Lui qui voyait tous les jours, sous ses yeux, la noblesse et le clergé illégalement réunis, il décréta d'ajournement personnel, les syndics des communautés qui prêtaient la main à des assemblés moins tumultueuses et moins contraires aux volontés royales. Aucun des syndics ne se laissa effrayer par la menace d'injustes rigueurs, et l'arrêté du parlement ne produisit d'autre effet que d'accroître Tirritation générale des esprits. En vain Sallier prétend que la paix aurait
i. Hisl, de la Bév., par deux amis de la liberté, l. I, p. Î27.
encore pu s'établir. Suivant lui, les ordres supérieurs, tout en défendant leurs intérêts avec une énergie permise, ne négligeaient en même temps aucune tentative de conciliation. « On doit à la vérité de le dire, ajoute-t-il ; le plus grand nombre des membres, qui représentaient le troisième ordre aux états, était de bonne foi.. L'un des commissaires du roi, l'intendant de la province, plein de franchise et d'un véritable amour du bien public, offrit avec succès sa médiation et parvint à rapprocher les esprits. Le tiers état parut disposé à se contenter de concessions raisonnables; mais cet esprit de pacification ne fut pas de longue durée; les chefs du parti rendirent toute conciliation impossible en élevant un mur de séparation entre ceux qui ne demandaient qu'à s'entendre. Ils firent déclarer, par la municipalité de Rennes (19 janvier 1789), qu'elle ne voulait plus présenter aux états ses griefs, et que c'était au roi seul qu'elle s'adresserait désormais. » Il y a, dans ce récit, une confusion évidente. Jamais des négociations sérieuses n'ont pu s'ouvrir, et jamais elles ne se sont ouvertes entre le tiers état proprement dit et les ordres supérieurs, alors qu'au contraire, leur querelle devenait chaque jour plus ardente. Tout au plus, l'intendant de la province espéra un instant décider les députés du troisième ordre aux états, tous nobles ou anoblis, à prendre sur eux la conclusion d'un pacte plus conforme aux intérêts de leurs adversaires qu'à ceux de leurs commettants. Quoi qu'en dise Sallier, ce n'est pas l'intrigue d'un parti qui fit échouer cette combinaison. Dès que la municipalité de Rennes fut avertie, elle sentit le danger et s'empressa d'y porter remède. Gardienne des véritables intérêts du tiers état, uniquement dévouée aux idées et aux tendances de l'époque, elle déclara, dans sa délibération du 19 janvier, que désormais elle ne voulait plus avoir affaire
aux anciens états, dont la majorité lui était systématiquement hostile, et qu'elle se réservait de faire valoir ses griefs aux pieds du trône, dont elle attendait plus de justice et de bienveillance. Sa conduite était si naturelle et si légitime, qu'elle recueillit l'approbation universelle, et que l'intendant lui-même n'osa pas insister sur un projet, dont il finit par comprendre les inconvénients et les irrégularités.
Le lendemain, 20 janvier, vit paraître une nouvelle manifestation de l'effervescence générale. Sans avoir la même gravité que la précédente, celle-ci témoignait d'un désordre encore plus profond, et Ton conçoit aisément les réflexions qu'elle inspire à Sallier : « Déjà, dit-il *, les municipalités et les corporations de la Bretagne n'étaient plus les seules assemblées qui prissent des arrêtés. Quelques centaines de clercs, de procureurs ou étudiants en droit et en médecine, s'étaient constitués en corps délibérants. De pareils rassemblements étaient organisés dans les principales villes de la province, et jusque dans la Normandie et dans TAnjou. Il était permis à ces jeunes insurgés de communiquer entre eux, de s'envoyer des députés, de s'adresser mutuellement leurs délibérations. Toutes étaient publiées par la voie de l'impression; toutes renfermaient des remerciements au roi et à son ministre pour la faveur accordée aux opinions, que professaient ces réunions. C'était une chose bien nouvelle en France, c'était un genre de délit jusqu'alors inconnu, que l'existence de ces assemblées, reprouvées par les lois, et cependant se tenant sous les yeux des délégués du gouvernement, sans obstacle de leur part, et même avec leur assentiment. Leurs députés se présentaient devant le commandant de la province, lui apportaient leurs arrêtés, et étaient reçus
i . Annales françaises, p. 278.
par lui sans improbation et même avec bienveillance. En cela , le commandant suivait les intentions et l'exemple du gouvernement, qui trouvait bon que cette ligue eût auprès de lui un envoyé accrédité. Un arrêté des étudiants et jeunes citoyens de Rennes (20 janvier 1789), déposé au greffe de la municipalité, nous a conservé ce fait et le nom de cet ambassadeur, célèbre depuis par ses talents militaires et par le rôle qu'il a joué dans la Révolution. » Nous n'entendons pas contester que ce soient là des actes fâcheux, et qu'un pouvoir bien ordonné ne saurait ni permettre ni couvrir de sa tolérance. D'où vient pourtant que le gouvernement de Louis XVI les a permis et tolérés? Ne serait-ce pas que, depuis près de deux années, noblesse, clergé, magistrature, avaient fini par lui faire perdre le sentiment de ses devoirs, en même temps que celui de ses droits. Dans un pays où les classes dominantes donnent sans cesse l'exemple de Tindiscipline et de la révolte, le respect de la loi devient chose indifférente pour les administrateurs comme pour les administrés. Outre cette excuse générale, les jeunes gens de Rennes pouvaient encore invoquer, à leur décharge, d'autres circonstances atténuantes. Dans les publications sans nombre, dont les ordres supérieurs venaient d'inonder la province, plus d'une inexactitude s'était glissée. Le tiers état reprochait surtout au soi-disant Extrait raisonné des séances des états de Bretagne de fourmiller d'infidélités. C'est pour y répondre que jeunes gens et étudiants se réunirent le 20 janvier, présentèrent le résultat de leur délibération à la municipalité de Rennes, ensuite au commandant de la province, et accréditèrent auprès des autorités un ambassadeur spécial, Moreau,. le futur vainqueur d'Hohenlinden. Les ordres, dont il était chargé de réfuter les assertions, avaient peut-être mauvaise grâce à se plaindre de son rôle. En tous cas^
il n'y avait là rien qui méritât de provoquer leur colère ; et ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était plutôt d'en sourire que de s'en fâcher. Ils n'eurent pas cette sagesse. Non seulement, ils en conservèrent une vive irritation, mais on prétend qu'ils se considérèrent comme offensés par les rectifications de la jeunesse, et qu'ils résolurent d'en tirer une satisfaction publique.
Peu de jours après, arrivait à Rennes un nouvel arrêt du conseil, qui, par une rencontre évidemment fortuite, portait la même date que la délibération ci-dessus. C'est un étrange spécimen des faiblesses et des irrésolutions de Necker *. Il se figure qu'il va calmer une crise parvenue .à son paroxysme, en distribuant, aux divers partis engagés dans la Ititte, quelques gouttes d'eau bénite de cour. D'abord, il adresse aux parlementaires des félicitations et des encouragements, auxquels il se garde bien de joindre une sanction efficace, c Le roi, dit en commençant l'arrêt, attentif aux divisions qui s'élèvent dans sa province de Bretagne, n'a pu qu'approuver les soins que se donne son parlement de Rennes, pour arrêter le cours des écrits dangereux et pour prévenir les assemblées illégales et propres à augmenter la fermentation des esprits. Son parlement de Bretagne, spécialement chargé de veiller sur l'exécution des lois et des ordonnances du royaume, n'aurait pu se conduire autrement, sans manquer à ses obligations. » Puis, après avoir donné aux magistrats la satisfaction platonique de ce témoignage approbateur, l'arrêté du 20 janvier reconnaît que la représentation du tiers état, dans les états particuliers de la province, est tellement défectueuse, que le gouvernement ne saurait fermer l'oreille à des plaintes évidemment justifiées. En conséquence, l'arrêt permet « aux communautés, qui ont droit
1. Arrêt du conseil du 20 janvier 1789. Archives parlementaires^ t. I, p. 638.
de suffrage aux états de Bretagne, de se choisir librement un nombre double de celui de leurs députés à rassemblée ordinaire. » D'après cette disposition, le nombre des populations représentées ne sera pas augmenté : il n'y aura toujours que 42 collèges électoraux ; seulement chacun de ces collèges élira 84 députés de plus qu'auparavant, lesquels réunis aux 42, déjà nommés d'après les anciennes règles, composeront un nombre total de 126. Encore le croirait-on? l'admission de ces nouveaux venus n'est ni obligatoire, ni définitive. Les états de Bretagne ne sont qu'autorisés « à admettre, dans la chambre du tiers état, les députés ci-dessus nommés, soit à titre d'agrégés, soit à titre de votants ». Le roi n'ordonne rien. Il craindrait de porter atteinte aux droits constitutifs de la noblesse et du clergé, droits dont il reconnaît le caractère inviolable. Pour ménager la susceptibilité des ordres supérieurs, il s'en, rapporte à leur assentiment, il fait appel à leur bienveillance, il essaye de gagner leur faveur en humiliant devant eux la dignité de sa couronne.
On conçoit sans peine que le tiers état accueillit, sans enthousiasme, une concession si mince et si bizarrement octroyée. Il semblait au contraire que Taristocratie bretonne, pour peu qu'elle fût pénétrée des sentiments de conciliation, que lui prêtent ses défenseurs, devait trouver là le texte d'une transaction qui ne lui coûtait guère. Du moment où le vote par ordre était maintenu, que lui importait le nombre plus ou moins grand des députés du tiers? quel inconvénient pouvait-elle voir à ce qu'il en eût 126, quand la noblesse à elle seule en comptait 1200 ! Mais , il y avait une chose que les ordres supérieurs ne pouvaient souffrir à aucun prix : c'est que l'ancienne constitution provinciale reçut une modification quelconque, si insignifiante qu'elle fût. Suivant eux, personne, même le roi, n'avait le droit de
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toucher à Tarche sainte. Aussi Tarrêt du 20 janvier, cet arrêt sur lequel Necker comptait pour rétablir le calme dans les esprits, les laissa tous dans le même état d'hostilité respective. Peut-être même apporta-t-il quelque recrudescence dans l'irritation dé l'aristocratie *, et contribua-t-il à provoquer de sa part des résolutions aventureuses, dont les suites devaient lui être funestes.
Vers la fin du mois de janvier, des billets, distribués secrètement dans les dernières classes de la population de Rennes, en invitaient les membres à se réunir le lundi 26, «ur une promenade, située en dehors de la ville, et qu*on appelait alors le champ de Montmorin. Le seul objet de la convocation indiquait assez par qui elle avait été inspirée. Il s'agissait, disait-on, d'aviser aux mesures à prendre, afin de protéger le peuple contre les fâcheuses entreprises de la bourgeoisie *. Plus de deux mille personnes se rendirent à cet appel. On y voyait surtout des domestiques de bonne maison, des cochers, des porteurs de chaise, des gens aux gages de Taristocratie^ ses ouvriers, ses fournisseurs, en un mot, tous ceux sur qui elle avait conservé l'influence de ses richesses et le
1. Cette irritation perce dans les critiques que Sallier prodigue à ■ TArrêt du 20 janvier. Voyez Annales françaises, p. 277-278. « S'il fallait innover, dit-il, pour céder à la démocratie, c'était se moquer des fameux principes de liberté et d'égalité, que de remettre le sort du peuple entre les mains des seuls notables des villes... >» Tout le morceau est écrit dans ce ton.
2. Sallier lui-même reconnaît que le personnel de la manifestatioi» était exclusivement recruté parmi les partisans de la noblesse. Il commence son récit en ces termes : « Tandis que les premiers de la classe plébéienne aspiraient à abaisser les nobles, ceux-ci trouvèrent despartisans dans le peuple même. - (Annales françaises, p. 282). Ils en trouvèrent d'autant plus facilement, qu'ils se donnèrent la peine d'en chercher.
prestige de son ancienne force. « Un laquais fut l'orateur de ces nouveaux comices, une table fut sa tribune aux harangues *. Il représenta à ses auditeurs, avec toute l'éloquence du genre qui leur convenait, que c'étaient les états qui les faisaient vivre ; que le but évident du haut tiers était d'en abolir les assemblées ; qu'alors ils mourraient de faim, ce qui était bien clair, puisque le pain était hors de prix. Il conclut à ce que l'auguste assemblée se transportât au palais : qu'elle déclarât au parlement qu'elle était de l'avis delà noblesse; et qu'elle priât les magistrats de mettre le pain à bon marché. Le pain à bon marché, cet argument, auquel les classes indigentes ne résistent guère, fit son effet accoutumé. La populace courut au palais sur les pas de son tribun. » Gomment le parlement de Bretagne osa-t-il recevoir à sa barre une pareille députation? Aucun usage ne l'y autorisait; aucune nécessité ne lui en faisait un devoir. Pourtant il Taccueillit avec bienveillance , il écouta avec sollicitude l'orateur chargé par elle de porter la parole et il lui promit de faire droit à sa requête.*
Enorgueilli par tant d'égards, la troupe se répandit aussitôt dans les rues en y faisant éclater sa joie. C'est là, sans doute, tout ce qu'on attendait d'elle. On ne lui demandait qu'une manifestation bruyante, tendant à établir qu'elle était loin d'approuver les prétentions de la bourgeoisie et que ses préférences étaient acquises à l'aristocratie, dont les largesses lui étaient précieuses. Malheureusement, il y avait un détail auquel les organisateurs n'avaient pas pris la peine de songer. « Les membres » de la diète du champ de Montmorin étaient presque tous ivres et armés de gros bâtons. Pleins de fierté de leur existence politique, ils crurent pouvoir faire
1. HUL de la Rév. de 1789^ par deux amis de la liberté, t. I, p. 128 et suiv.