Vézelay, Etude historique, t. H, p
aux bourgeois que des épaves sans valeur. A la fin du XV' siècle, l'abbaye ne possède, à titre de propriété privative, qu'une faible part du terrain cultivable. Le reste appartient aux habitants et se divise entre eux, riches ou pauvres, non sous forme de grands domaines, mais invariablement sous forme d'héritages d'une contenance médiocre et parfois infime. Dans cet émiettement de la richesse immobilière, le plus humble artisan a son lot, et nous rencontrons, sur les pages du cartulaire, le champ du cordonnier, du tisserand, du barbier, à côté de ceux des grandes familles bourgeoises, des familles quasi-nobiliaires, comme les Barrant, les de Clugny, les de la Châsse, les Bourdelot, les de Bêze. La vigne, entre autres, fût-ce dans les climats réputés les meilleurs, compte presque autant de maîtres qu'il y a d'habitants. C'est par là qu'à défaut de la richesse commerciale, l'aisance ne tardera pas à se rétablir dans la contrée, et l'aisance la plus saine, la plus morale de toutes, celle qui est acquise lentement à force de travail et de patience. »
Durant le cours du xvi* et du xvif siècle, ce double fait du morcellement de la propriété, et de la détention du sol par les paysans, continue sans cesse de progresser. Quand arrive le xvin* siècle, le paysan n'a même plus besoin d'acquérir; à la rigueur, il pourrait se réduire à conserver ce qu'il a. Il n'était pas homme à se contenter de ce rôle passif. Aux époques de ses plus terribles misères, rien n'a pu Tempôcher de satisfaire ses habitudes d'économie, d'assouvir sa passion de l'épargne, et, malgré tous les obstacles que l'ancien régime mettait à son activité, il n'a jamais cessé d'accroître son patrimoine. Aux approches de la révolution, dans un siècle de luxe et de folles dépenses, une foule de seigneurs ont dû être tentés d'échanger leurs seigneuries contre de l'argent, de rendre leurs revenus plus abondants et plus
liquides. Comment faire? Ils ne pouvaient trouver que quelques anoblis de date récente consentant à devenir leurs acquéreurs en bloc. La vieille noblesse, la vraie noblesse n'achetait plus : c'était elle, au contraire, qui vendait. Quant à la bourgeoisie, sa vanité était retenue par le fardeau exorbitant des droits de franc-flef. Les seigneurs, qui voulaient mobiliser leur fortune, n'avaient donc plus qu'une ressource, c'était de livrer aux paysans les terres qu'ils avaient conservées en pleine propriété, et de les leur accenser, moyennant un prix immédiat, et des redevances perpétuelles. La bourgeoisie elle-même avait recours à eux, pour se débarrasser de sujétions devenues pour elle insupportables. Partout, dit-on, elle leur vendait ses rares héritages, moyennant la seule obligation d'acquitter à sa décharge les droits seigneuriaux.
Il ne faudrait donc pas croire, qu'à la veille de 1789, les paysans français, nouvellement parvenus aux avantages de la propriété foncière, commençassent à prendre le goût de la terre, et avec le goût de la terre, la haine des entraves qui gênaient sa libre possession. Ils avaient toujours appartenu à une race de propriétaires. Seulement, grâce aux acquisitions qu'ils n'avaient jamais cessé de réaliser, ils étaient devenus encore plus propriétaires qu'ils ne l'avaient jamais été, et leur plus chère espérance était de le devenir chaque jour davantage. Quand il s'agissait d'améliorer leur lopin de champ, aucun travail, aucun efifort ne leur coûtait. Leurs procédés de culture pouvaient sembler arriérés à un riche et habile fermier d'Angleterre. Arthur Young n'en était pas moins stupéfait des résultats obtenus. « En vérité, dit-il \ je dois le persuader au lecteur, si, dans bien des cas, la culture, qui s'est offerte à mes yeux, passait en