Voyages en France, l. II, p
mal toute imagination, toujours son industrie éclatait d'une façon si remarquable, si méritoire, qu'il n'y a pas pour elle de louanges trop grandes. Cela seul suffit à prouver que la possession du sol est le stimulant le plus énergique à un travail rude et incessant : et telle est rétendue, telle est la force de ce principe, que je ne sais pas de moyen plus sûr de mettre en valeur le sommet des montagnes, que de le partager entre les paysans. On le voit en Languedoc, où ils ont apporté, dans des hottes, la terre que la nature ne leur accordait pas. » Une autre observation se présente à l'esprit de notre voyageur. Ce paysan si âpre à la besogne, quand il travaille chez lui et pour liîi, il a horreur de travailler chez les autres. « Aucun travail n'est plus mal fait *, plus cher que celui d'ouvriers habitués à travailler sur leur terre. Il y a un dégoût, une négligence, qui n'échappent pas à l'observateur intelligent. Rien qu'une détresse extrême ne forcera ces petits propriétaires à travailler pour les autres. C'est pourquoi, dans les parties les plus cultivées de la France, j'ai vu le travail comparativement cher et mal fait, au milieu d'une foule à moitié oisive. »
Or, ce même paysan, qui éprouve tant de répugnance à travailler pour autrui, fût-ce en échange d'une juste rétribution, songez qu'en vertu du régime féodal, il est parfois, il est souvent obligé de travailler pour un seigneur, sans rétribution aucune. Il lui doit des corvées, des prestations de toute espèce, dont le titre originaire lui échappe, dont il ne voit plus que le poids intolérable. Alors, ce n'est pas seulement pour lui aflGaire de négligence et de dégoût, c'est une cause perpétuelle d'irritation et de rage. Le trait caractéristique, qu'Young , recueille en passant, et sans en saisir la portée, n'est
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CHARGES qu'il SUPPORTE 539
qu'un des symptômes précurseurs de cette révolte soudaine, qui déjà fermente dans nos campagnes, en attendant le jour de l'explosion.
Disons-le, néanmoins, en finissant cette longue analyse des cahiers. Si le paysan français n'avait eu à gémir que des abus du régime féodal, peut-être se serait-il résigné à le subir encore, ou du moins se serait-il contenté de quelques adoucissements. Ce qui parait l'avoir poussé aux dernières extrémités du désespoir, c'est l'accumulation des charges, qui le grevaient, et parmi lesquelles on distingue trois catégories différentes. « Des fléaux nombreux, dit le cahier de Vienne*, molestent l'agriculture et tarissent la première source des richesses. Les restes du servage, que la tyrannie féodale avait imprimé sur la tête des Français, subsistent pour la désolation des campagnes... Quand le laboureur est quitte envers son seigneur, le fermier de la dlme lui enlève une part de ses semences, de ses pailles, de ses fruits, et du modeste salaire de ses peines. Il paye ensuite l'impôt, prix de la protection du gouvernement, dont il profite si peu. Et si les torrents de l'automne ravagent sa terre et entraînent sa semence, on a partagé sa récolte, on ne partage pas le dommage. » Mêmes plaintes à l'autre extrémité de la France dans le cahier du tiers état du baillage de Toul, où se rencontre l'article suivant, placé sous la rubrique : Des doléances particulières des campagnes *. « C'est ici surtout, y est-il dit, que l'on doit regretter, que la précision du cahier de bailliage, et la multitude des objets à présenter aux États