Sallier, Annales françaises^ p
reçoivent. Peu importe que les ministres de Louis XVI aient entrevu la possibilité d'une combinaison politique, dont tant de motifs leur recommandaient l'emploi. II s'agit de savoir s'ils ont essayé sérieusement de réaliser le plan qu'ils avaient conçu. Parmi leurs actes officiels, on peut à la rigueur considérer comme un commencement d'exécution la faculté accordée aux communautés provençales de se réunir à Lambesc, et le préambule de l'édit du 5 juillet. Aucun autre ne semble rentrer dans la même catégorie. En dehors des actes officiels, les renseignements que nous fournissent les contemporains sont vagues et peu concluants. Sallier, par exemple, en arrive à prétendre que Lamoignon, devenu l'auxiliaire du parti d'Orléans, « fut conduit de degrés en degrés jusqu'à s'enivrer des principes de la démagogie, jusqu'à goûter l'idée du nivellement des rangs *. » Pour justifier une imputation qui répond si mal au caractère connu du garde des sceaux, il raconte l'anecdote suivante : « Au mois de juillet 1788, le chapitre de la cathédrale de Paris lui ayant envoyé une députation pour le complimenter sur un événement qui lui était personnel, deux députés, qui étaient connus de lui (l'abbé de Montaigu, doyen du chapitre, et Tabbé de Tilly-Blaru), s'étant approchés pour causer avec lui en particulier, U mit la conversation sur les affaires du moment, et leur dit ces propres paroles : Le parlement, la noblesse et le clergé ont osé résister aux ordres du roi; avant deux années, il n'y aura plus ni parlement, ni noblesse, ni clergé. Cette anecdote me fut racontée deux jours après par les personnes présentes. » Que prouve-t-elle, je le demande, sinon que Lamoignon, comme tous les hommes sensés, commençait à prévoir le résultat fatal de tant de luttes imprudentes? A l'exemple de Brienne, il saisis-
!. Annales françaises^ p. 186.
sait roccasion de faire sentir aux membres du clergé les conséquences de leur opposition systématique, et, pour les mieux effrayer, il exagérait lui-même ses propres craintes. Il leur montrait un avenir qu'au fond du cœur il ne croyait pas si sombre, et qu'en tout cas il était bien loin de souhaiter.
Dans une autre page de son livre \ le même auteur s'exprime ainsi : « La Bretagne fut choisie pour être le premier théâtre des discordes qui devaient suivre cette provocation à l'insurrection. Déjà, pendant le ministère de Loménie, lorsqu'il avait été question d'envoyer une députation des trois ordres pour réclamer la liberté des douze gentilshommes enfermés à la Bastille, le corps municipal de la ville de Quimper, à l'instigation du subdélégué de l'intendant, avait refusé de faire cause commune avec le reste de la province, parce qu'il voulait que ses députés, dans cette occasion, fussent en nombre double de ceux des deux autres ordres. » Sur quoi Sallier se fonde-t-il pour attribuer à l'intervention du subdélégué la conduite fort naturelle des municipaux de Quimper? Il ne le dit point. Quoi qu'il en soit, il ne cite, dans tout le duché de Bretagne, qu'un seul fonctionnaire de l'intendance dont les actes lui paraissent suspects. N'est-ce pas la meilleure preuve que le gouvernement ne leur avait pas eACore transmis à tous des instructions? Weber, en effet, dit bien qu'après la journée du 31 mai *, Brienne conçut « ridée d'opposer division à division, de soulever le tiers contre les deux premiers ordres et d'en faire un rempart pour le trône. » Mais il ne signale aucun acte d'exécution avant le mois d'août suivant, époque où la première phase de la lutte se termina par le renvoi des députations bretonnes et la convocation des états particuliers de la pro-
i. Annales fmnçaises, p. 217.
2 Mémoires, p. 140.
vince. « Les gentilshommes, dit-il alors *, rassemblés à Rennes, triomphaient de la prochaine convocation de leurs états. Mais le gouvernement travailla sur-le-champ à faire de l'objet de leur triomphe l'instrument de leur punition. Il employa dès lors toute son influence à susciter les prétentions du tiers contre Tordre de la noblesse; et le maréchal de Stainville, envoyé pour commander dans la province, et les principaux dépositaires de l'autorité du gouvernement, eurent ordre de diriger les esprits vers ce mouvement, et de former une alliance défensive entre le peuple et la couronne, contre ce qu'on appelait l'insurrection des nobles. » En supposant ces faits exacts, il ne faut pas oublier qu'en août 1788 Brienne et Lamoignon touchaient à la fin de leur pouvoir. Quelles que soient les instructions, qu'ils aient transmises à leurs agents en Bretagne, ils ont à peine eu le temps de les leur faire parvenir. Quand ils sont tombés, les choses étaient encore entières et laissaient à leurs successeurs la pleine liberté de suivre un autre système. Un passage des Mémoires de Bouille semblerait, au premier abord, autoriser des conclusions plus précises. n est ainsi conçu ' : « Des écrivains connus par leur talent, par leur esprit factieux et révolutionnaire, furent envoyés dans les provinces pour enflammer le peuple et répandre, par leurs discours et leurs écrits, les principes d'égalité et de liberté qui pouvaient le soulever contre les ordres privilégiés et le préparer à leur destruction. A cet effet, Mirabeau fut en Provence, Volney fut en Anjou et en Bretagne, d'autres moins connus se répandirent dans différentes provinces. Paris était inondé d'écrits incendiaires, tolérés par le gouvernement et dont les auteurs étaient ouvertement protégés. » On s'est fondé sur ce texte pour soutenir que les