‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 26 sur 331 · Sallier, Annales françaises , p · texte numérisé non relu

Sallier, Annales françaises , p

exercé sur sa conduite qu'une action très secondaire. Tout au plus lui a-t-il servi d'encouragement; et encore! Il n'avait pas plus que les privilégiés de confiance dans la sincérité des ministres. Déjà, il s'habituait à faire ses affaires lui-même. Il marchait avec une prudence diplomatique, comme le prouve l'assemblée de Vizille. Mais il marchait à sa guise, sans prendre grand souci des actes d'un gouvernement auquel il ne croyait plus.

N'est-ce pas une autre chimère, que d'imputer à Tarrêt du 5 juillet l'origine de ce déluge d'écrits qui inonda la France, dans les derniers mois de l'année 1788? Et d'abord, cet arrêt n'autorisait personne, même les savants, même les membres de l'Académie à publier leur opinion sur les questions à l'ordre du jour : il les invitait seulement à transmettre le résultat de leurs études au garde des sceaux. Quiconque voulait aller plus loin, livrer à l'impression un mémoire, une brochure, restait soumis à la nécessité de demander un privilège spécial, et le gouvernement n'abdiquait pas son droit de refus. Si les successeurs de Brienne n'ont pas usé de la faculté, qu'il leur avait laissée intacte, ce n'est pas sa faute à lui. C'est d'ailleurs, qu'en pareille occurrence, il est* presque impossible d'entraver la liberté de la presse. Dans une occasion moins sérieuse, on avait déjà vu ce prurit général de publications éclater avec une intensité presque égale. C'était après le coup d'Etat de 1771 . Maupeou n'avait pas cherché à s'y opposer. Ce qu'il avait permis, pouvait-on le défendre, quand il s'agisssait de la convocation des États généraux, et quand on n'avait pas trop des lumières de tous pour éclairer une situation si nouvelle? Les gouvernements les plus soupçonneux se relâchent de leur sévérité ordinaire, pendant ce que nous appelons la période étectotale. Il ne faut pas s'étonner si le gouvernement de Louis XVI leur en a donné l'exemple. Mais Brienne n'y

est pour rien. Supprimez rarrét du 5 juillet. Supposez que les États généraux aient été convoqués, sans enquête préliminaire, comme ils le furent peu après par Tarrôt du 8 août, évidemment les choses auraient suivi le même cours.

Le reproche le plus grave, suivant nous, qu'ait encouru l'arrêt du 5 juillet, est bien diflférent de ceux que lui adressent les contemporains. « Il y avait vraiment de la folie », dit un écrivain de notre époque *, « dans le fait d'un gouvernement qui tout à coup se prenait à dire au pays : nous ne savons comment conduire les affaires et nous prions les citoyens de nous donner leurs conseils; et il est prodigieux que le pays, au lieu de répondre par cent brochures niaises, n'ait pas répondu par trois lignes sensées, disant : si vous ne savez pas gouverner, allez- vous-en et laissez la place à d'autres. — L'arrêt du 5 juillet était donc de la part de Louis XVI une abdication. En demandant au public de l'aider de ses lumières pour Torganisation future du royaume, il jeta sa couronne dans la rue et les passants la ramassèrent. » Evidemment, c'est aller trop loin que d'accuser un roi de jeter sa couronne dans la rue, par cela seul qu'il se donne la peine de consulter les populations, avant de statuer sur leurs destinées. A le prendre isolément, l'arrêt du 5 juillet ne justifie pas des conclusions si sévères. Mais quand on le rapproche des actes qui le suivirent, on ne tarde pas à y reconnaître le premier indice d'un système qui allait devenir celui du gouvernement de Louis XVI, aussi bien sous le ministère de Necker que sous celui de Brîenne. Au lieu de prendre la direction du mouvement, la royauté trouve plus habile et plus commode de se traîner à sa remorque. Elle évite de trancher elle-même les difficultés qui l'in-

!. Ctssagnac, Hist, des causes de la Bév, fr,, t. IT, p. 314.

quiètent : elle attend qu'on lui force la main. Quelquefois, comme îciy elle invite d'avance ses sujets à manifester leurs désirs. Par ce moyen, elle croit dégager sa responsabilité, et elle ne fait que donner de nouvelles preuves de sa faiblesse. Le jour n'est pas loin où la France, sans lui dire allez-vous-en^ lui dira : vous ne pouvez plus faire seule les affaires du pays, je veux m'en occuper à mon tour.

L'examen de l'arrêt du 5 juillet nous conduit à celui d'une question qui s'y rattache. Est-il vrai que le gouvernement de Louis XVI, contraint de renoncer à l'exécution des édits de mai, et ne sachant plus comment sortir d'embarras, ait cherché son salut dans l'adoption d'une politique absolument nouvelle, qui consistait à s'appuyer sur le tiers état contre la noblesse et le clergé? Tous les contemporains Font cru. Ils le disent et le répètent à l'envi les uns des autres, aussi bien Mme de Staël, qui ne dissimule pas ses sympathies pour une pareille tentative, que Sallier auquel elle arrache de véritables imprécations. Celui-ci ne l'impute pas seulement aux ministres, il en fait peser la responsabilité sur la cour et sur le roi lui-même. « Toujours inconsidérés, dit-il S dans l'ardeur de leur vengeance, ils espérèrent obtenir par la discorde ce qu'ils n'avaient pu conquérir par la force. Imbue de cette politique triviale, divisez pour régner y la cour se persuada qu'elle pouvait trouver son salut dans des troubles encore plus grands. La magistrature, la noblesse, le clergé avaient résisté; on médita l'anéantissement de ces corps poli-

!. Annales françaises, p. 187-189.

tiques, et comme un pareil coup d'Etat était au-dessus des forces de l'autorité royale, on appela le tiers état pour le charger du soin de la vengeance... Le roi, fatigué de sa situation, demandait les moyens d'en sortir et n'en proposait aucun. Incertain et sans énergie, il n'embrassait avec chaleur aucune résolution; mais on était sûr avec de l'intrigue et de la persévérance de lui faire adopter celle qu'on lui présentait. Il consentait plutôt qu'il n'approuvait. On ne lui laissa même pas connaître toute l'étendue du plan projeté. Ce plan d'ailleurs ne s'éloignait pas de ses propres idées; ce prince était naturellement populaire par timidité, par faiblesse, et aussi par bonté. Le gouvernement égaré ne connut donc plus de mesure pour courir à sa perte, et alors commença réellement la révolution. Dès lors, jusqu'à l'ouverture des États généraux, on va voir le roi sur la même ligne que les factieux, professer leurs principes, corrompre l'opinion publique, et appeler le peuple à la sédition. » Sallier ne s'aperçoit pas ici de la contradiction dans laquelle il tombe, à quelques lignes d'intervalle. Si Louis XVI avait bien la faiblesse de caractère qu'il lui prête, ce prince devait être incapable de l'esprit de suite et de noirceur soutenue qu'il lui reproche. La seule chose vraie, c'est que, malgré sa mansuétude habituelle, la conduite des ordres supérieurs avait fini par lui causer une irritation profonde, et le disposait à permettre toutes les mesures de représailles, qui lui seraient proposées. De son côté, la reine souffrait cruellement des atteintes portées par l'aristocratie à l'autorité de la couronne. Les remontrances du clergé venaient de mettre le comble à son mécontentement. Jamais peut-être, les ministres n'avaient été plus libres de se livrer aux inspirations de leur dépit, sans crainte, ni retenue.

Comment l'idée qu'on leur suppose ne se serait-elle

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pas présentée à leur esprit? En définitive, il ne s'agissait que de ramener la royauté à la politique traditionnelle, qui, durant tout le moyen âge, avait fait sa force et sa grandeur. Déjà Galonné avait signalé la nécessité de ce retour. Brienne avait laissé pressentir des vues analogues à rassemblée des Notables. Le chemin était ouvert : il n'y avait qu'à le suivre avec sagesse et résolution. D'ailleurs le gouvernement était réduit au choix d'une double alternative : ou capituler devant les ordres supérieurs et leur livrer les destinées de la France, ou faire appel au tiers état, c'est-à-dire à l'immense majorité de la nation. En vain les privilégiés soutiennent que le premier de ces partis était seul acceptable. « Un grand fonds de fidélité et d'honneur, disent-ils *, animait en général les premiers ordres, les magistrats et Farmée. Ces défenseurs-nés du trône l'eussent environné. Leur dévouement eût été d'autant plus énergique, qu'ils avaient pu être un moment soupçonnés. » Singulier raisonnement, qui équivaut à prétendre que plus les privilégiés s'étaient montrés hostiles, plus la cour devait avoir confiance en eux. Elle préféra tirer de leur hostilité une conséquence plus logique. Puisque ceux qu'elle avait comblés de faveurs depuis 1781, l'en récompensaient si mal, elle tourna ses regards vers ceux qu'elle avait injustement sacrifiés. La fidélité du tiers état lui sembla mieux garantie par la longue résignation de ses membres, ou par leur attitude réservée, que celle des privilégiés par leurs exigences et leurs bravades. Elle hésita d'autant moins qu'ici le soin des intérêts de la couronne concordait avec les su^estions de la vanité blessée.

Mais, dans la conduite des affaires de ce monde, les meilleures idées ne valent que par l'application qu'elles

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