‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 283 sur 331 · Ferrières, Mémoires^ Ed. Lescure, t. I, p · texte numérisé non relu

Ferrières, Mémoires^ Ed. Lescure, t. I, p

3. Arch. pari., 1. 1, p. 701. Extrait du procès-verbal de Vass, du corps de la noblesse de CAlbret, au siège de Tartas , le $4 avril 4789,

ses suffrages : il les refusa, en observant que, la veille, il avait été déjà élu par la sénéchaussée de Nérac, pour laquelle il croyait devoir opter. Sur ce refus positif, elle s'adressa au père du sénéchal, qui refusa également, sous prétexte de son âge. Alors seulement, le baron de Batz, reprenant la parole, proposa à l'assemblée de porter ses vues « fort au-dessus » des simples gentilshommes qui la composaient. « A qui d'entre nous, s'écria-t-il, serait-il permis d'oublier qu'une grande reine, célèbre dans les fastes de la monarchie, Jeanne d'Albret, reine de Navarre, transmit l'Albret, antique et vaste héritage de ses ancêtres, à son fils, l'immortel Henri IV; que vous avez par conséquent un droit à faire le respectueux hommage de votre députation à un rejeton de notre héros et de la reine, dernière princesse de TAlbret? Heureux, messieurs, si d'autres corps de noblesse ne nous ont point devancés dans l'hommage que je propose! » Le procès verbal officiel ajoute : « A ces mots, tous les cœurs, toutes les pensées se sont reportés avec enthousiasme sur l'auguste famille royale, et Monseigneur comte d'Artois a été élu à l'unanimité. » Ce n'est donc qu'après un double refus, que le comte d'Artois fut nommé par une des sénéchaussées les moins importantes du royaume *, et, malgré les prévisions du baron de Batz, il ne le fut nulle part ailleurs. Son élection n'en eut pas moins un très grand retentissement : elle fut regardée partout comme une réponse à celle du duc d'Orléans , comme une revanche de l'esprit de réaction contre l'esprit révolutionnaire.

Quoi qu'il en soit de ces incidents exceptionnels, ils sortent trop de la règle commune, pour indiquer le

1. Si peu importante que le rèilement primitif du 24 janvier l'avait complètement oubliée. Voy. Règlement particulier du 49 février t789» Arch.parL, 1. 1, p. 632.

caractère général des élections de la noblesse. Sur ce dernier point, on peut se fier au témoignage digne de foi d'un des députés qu'elle a choisis, le marquis de Ferrières, Tauteur des Mémoires sur r Assemblée constituante. « On était si ias, dit-il S de la cour et des ministres, que la plupart des nobles étaient ce qu'on a appelé depuis démocrates; dénomination toutefois qui n'est pas exacte, car ils ne voulaient pas remettre le gouvernement entre les mains du peuple; ils voulaient seulement le retirer de Toligarchie ministérielle, entre les mains de laquelle il était concentré "... Les nobles de province rejetaient absolument les grands seigneurs. Ils trafiqueraient, disaient-ils, des intérêts de la noblesse. Ce fut à ma position, qui me rendait indifférent à l'ambition, et encore plus à mes principes bien connus, mais très éloignés du despotisme, que je dus ma nomination à la place de député de la sénéchaussée de Saumur. On crut trouver en moi ce milieu qu'on désirait, entre tout abandonner et tout reprendre. Ne tenant point à la cour, ce que je retrancherais au monarque tournerait au profit de la nation... > Ce fut partout comme à Saumur. Là où la noblesse de province résistait aux entraînements des idées modernes, elle ne s'en montrait pas moins irritée contre la cour, les ministres, les grands seigneurs, en un mot, contre tous ceux qu'elle accusait d'accaparer, à leur profit exclusif, le bénéfice des anciens abus. Furieuse d'avoir été tenue à l'écart, blessée dans son ambition, dans ses intérêts, elle choisissait des représentants selon son cœur, auxquels elle pût confier en toute sûreté le soin de sa vengeance. Elle écartait, sans pitié ni merci, quiconque lui

i. Mémoires, édit. Lescure, p. 3.

2. En termes plus clairs et plus francs, la noblesse française n'attaquait Poligarcbie ministérielle, que dans le but de lui substituer une oligarchie aristocratique.

paraissait suspect de complaisance pour un gouvernement abandonné de tous.

La violence de ses sentiments se manifesta d'une manière éclatante, par les traitements qu'elle fit subir à Tun des favoris les plus en vue, le comle de Guibert *. Il fut expulsé de rassemblée électorale de Moulins, sous prétexte qu'il n'était pas assez noble; en réalité, parce que les gentilshommes du Bourbonnais lui imputaient la principale responsabilité des règlements militaires de 1788, de ceux qui venaient de sacrifier l'avancement de la noblesse de province aux prétentions de la noblesse de cour. Cette mesure, dictée par la haine, causa presque autant de scandale que l'expulsion de Mirabeau par les États de Provence : elle prouve que Ferrières, en ses affirmations, reste plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Tout disgracié qu'il fût. Galonné lui-même ne trouva pas grâce devant la noblesse de Bailleul *. A la nouvelle des élections, il s'était risqué à quitter l'Angleterre, pour assister aux assemblées électorales dont il était membre, et avec la secrète intention d'en solliciter les suffrages. L'accueil qu'il y reçut ne l'encouragea pas à rester jusqu'à la fin. II fut môme obligé départir plus vite qu'il n'était venu.

Un révolutionnaire avéré trouvait encore plus de sympathie qu'un courtisan dans un scrutin de gentilshommes. Pour se conformer à la décision de la société des Trente, Lafayette avait posé sa candidature devant rassemblée de la noblesse du bailliage de Riom, qui ne partageait aucune de ses opinions politiques. Grâce à l'estime qu'inspirait son caractère, et malgré les intrigues de la cour ', il fut élu en compagnie du marquis

1. Voyez Bibl. nat., Lb'«, n** 1438 et suiv. Mémoires et brochures auxquels cet incident donna lieu.

2. Hist. de la Rév,j par deux amis de la liberté, t. I, p. I53 et suiv.

3. Lettres inédites de LafayeUe h Latour-Alau bourg, publiées par

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de Laquenille et autres. Comme eux, il fut chargé d'aller soutenir, devant les États généraux, les principes posés dans des cahiers, qu'il venait de combattre au sein de l'assemblée baiiliagère. C'est là ce qui rendit sa situation un peu pénible, au début de la constituante. Placé entre sa conscience et son mandat, il fut parfois réduit à s'abstenir, dans les cas où il aurait été le plus tenté d'agir et de se mettre en avant. Plus heureux que lui, une cinquantaine environ de membres de la noblesse, qui professaient les mêmes doctrines ou qui s'en rapprochaient, parvinrent à se faire élire par des collèges, dont les cahiers leur laissaient une entière liberté. Ceux-là ne formaient, dans la représentation de leur ordre, qu'une infime minorité. Toutefois leur élection n'en était pas moins d'une haute importance. Réunis à la majorité libérale du clergé, et à la presque unanimité du tiers état, ils composaient un ensemble compact, assez nombreux pour imposer ses volontés aux États généraux.

Malheureusement, la partie des élections de 1789 dont on aimei^ait le mieux à connaître les détails, est celle qui reste couverte de l'obscurité la plus profonde. Nous avons déjà vu que, parmi tant de cahiers de paroisse véritablement remarquables, on en compte à peine trois ou quatre dont il soit possible de désigner les rédacteurs. De même, on ne sait pas quels sont les hommes modestes qui prirent la direction des assemblées primaires, et les guidèrent dans le choix de leurs

Mortimer-Ternaux, La Terreur, 1. 1, note xi. Dans rincertitude du résélat, le Uers état de Riom avait réservé une place à Lafayette, et n'«" dispo&a que quand son élection par la noblesse fut devenue certAioe.

représentants aux assemblées de bailliage ou de sénéchaussée. Ceux-là n'ont pas écrit de mémoires : ils se sont contentés d'accomplir leur tâche avec ardeur, avec passion, si Ton veut, mais une passion justifiée par la gravité des circonstances et des intérêts en jeu : ils n'ont jamais songé à nous tenir au courant de leurs efforts, de leurs alternatives d'espérance ou d'inquiétude, et finalement de leur succès. Si parfois un écho de ces luttes déjà lointaines est venu jusqu'à nous, il ne mérite pas toujours une confiance absolue. Le comte Beugnot n'est pas le seul candidat malheureux, qui cherche à se venger de son échec par son dénigrement. Il est permis de ranger dans la même catégorie que lui, l'abbé Morellet, s'en allant à son prieuré de Thimer, solliciter les voix des habitants de la bourgade voisine, et se dédommageant de ne pas les avoir obtenues, par l'amertume de son dédain. « Je me rendis, écrit-il *, à Thimer, dans le mois de février 1789, la veille du jour où devaient s'ouvrir les assemblées primaires de Châteauneuf. En y assistant régulièrement, j'appris ce que j'ignorais encore : c'est que des assemblées, formées de l'espèce de peuple que je voyais là, étaient inaccessibles à l'ordre, au bon sens, incapables de discussion, ingouvernables enfin. Je pris, dès lors, des hommes assemblés une très mauvaise idée, que les événements n'ont fait ensuite qu'affermir et fortifier. Je ne fus pas élu et je revins à Paris avec ma courte honte. » Ce qu'il y a de certain, c'est que ces hommes, qu'on nous dépeint comme inaccessibles au bon sens, eurent au moins celui de composer les assemblées de bailliage, de manière à ce que leurs intérêts y fussent exactement représentés et fidèlement défendus. Malgré le libéralisme de ses opinions politiques, l'abbé

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