‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 302 sur 331 · Eodem, p · texte numérisé non relu

Eodem, p

l'ouverture des Etats généraux, dit-il S j'eus une dernière conférence avec M. Necker et M. de Montmorin, Mgr révéque de Langres en tiers. » On vint à débattre la question du vote par tête et les mesures que le gouvernement devait prendre pour en conjurer les périls. « L'évéque de Langres, qui était un excellent citoyen, d'une sagesse éclairée, s'empara de la difficulté avec sa vivacité modeste, et proposa l'expédient, qu'il produisit depuis, dans la chambre du clergé, de réduire les trois ordres à deux, le premier réunissant tous les nobles qui se trouvaient réunis dans les trois, et le second composé des non-nobles. Ce plan, que j'approuvais, parce que je ne trouvais rien de pire que de n'en pas avoir, et parce qu'il n'y avait peut-être pas d'autre manière de débuter, ne convint point aux ministres, quoique monseigneur de Langres s'appuyât de toutes mes raisons et des siennes, développées avec autant de force que de précision. Il démontrait victorieusement rimpossibilité de conserver , dans l'état actuel, la division des ordres et le danger d'une seule réunion, le chaos qui devait en résulter, la propension des curés à toutes les idées démocratiques. Il voulait avec raison balancer le poids d'un ordre par l'autre; et le roi, médiateur entre deux, adoptant toutes les idées raisonnables que Topinion publique consacrait, ne pourrait que triompher de toutes les résistances dans l'un et l'autre sens. Ce plan de monseigneur Tévêque de Langres n'eut peut-être que moi pour approbateur; non seulement les exagérés des trois ordres, mais beaucoup d'hommes, qui ne l'étaient pas, le rejetèrent également, les uns pour un motif, les autres pour un autre. Tous les députés que je pus voir, avant l'ouverture des Etats, les plus modérés, les plus éclairés, les plus habiles,

i. Mémoires j t. I (seconde édition) p. 256 et suiv.

enfin les aristocrates, comme ceux qui leur étaient opposés, tous, à -mon grand étonnement, pensaient comme M. Necker, que le roi ne devait proposer aucun plan, ni adopter aucune mesure impérative; que c'était à eux qu'il appartenait de prononcer constitutionnellement. Les partisans des ordres ajoutaient à cela que la constitution des trois ordres était sacrée, inviolable, qu'il fallait se garder d'y toucher; que le roi n'en avait pas plus le pouvoir que les états. Les orateurs désignés des communes, les clubistes ardents soutenaient qu'il ne pouvait être question de concessions à faire au tiers état; que c'était à lui, à la nation, à ses représentants, à décider eux-mêmes ce qui leur convenait, et à poser les limites qu'on ne pourrait plus dépasser : qu'il n'y avait d'autre constitution que celle qu'ils allaient faire. Je reconnus alors tout ce qui en imposait à M. Necker et combien étaient graves les obstacles qu'il avait laissé naître et multiplier. Il était donc excusable aux yeux de ceux qui l'accusaient. Car il leur eût été bien plus odieux s'il avait accepté mes principes. Mais à mes yeux il n'était pas excusable. »

En effet, Malouet n'était pas dupe des scrupules excessifs derrière lesquels Necker persistait à se retrancher. En écrivant ses Mémoires ^ il a cru que ses anciennes relations avec le directeur général ne lui permettaient pas d'exprimer crûment le fond de sa pensée. Il s'est contenté de la laisser entrevoir sous une forme aussi indulgente que voilée. « Ses talents, dit-il *, étaient décolorés, ses lumières vacillantes; il n'était soutenu que par la rectitude de ses intentions et la vanité de ses espérances; car il avait toujours en réserve cette perspective de confiance et d'estime, dont il croyait le tiers état pénétré pour lui. » Dans la franchise des conversa-

1. Mémoires^ t. I, page 290 de la première édition, et 255 de la seconde.

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lions intimes, Malouet allait plus loin, et, si Ton veut avoir Técho fidèle de ses paroles, on peut le chercher, sans crainte d^erreur, dans le passage suivant, qui forme, pour ainsi dire, le commentaire obligé de ses Mémoires. Suivant M. Droz \ « Necker n'avouait pas tous les motifs de son refus. Trompé par Tinexpérience et séduit par l'orgueil, il était convaincu que le tiers état lui conservait une reconnaissance éternelle, que la •nation lui vouait une sorte de culte; et que, si les représentants de la France venaient à ne pouvoir s'accorder, presque tous s'adresseraient à lui et l'invoqueraient comîne l'ange tutélaire de la patrie. Avec une imagination nourrie de rêves si flatteurs, Necker devait regarder ceux qui lui conseillaient des précautions, comme de petits esprits, incapables de mesurer l'étendue de son influence et la hauteur de son génie. » Jusqu'ici les reproches, adressés à Necker, ne sont que trop justifiés par sa conduite. Seulement, il ne faut pas en exagérer la portée. Pour être juste, il faut aussi lui tenir compte de l'impuissance à laquelle il se sentait réduit. Malouet me semble s'être complètement trompé, lorsqu'il prétend qu'un ministre plus habile aurait contraint le roi de subir l'ascendant d'une volonté plus énergique. « Je n'entends pas, dit-il *, dissimuler la faiblesse de Louis XVI; mais ce prince avait un esprit juste, qui lui aurait fait adopter la combinaison sage qu'on lui aurait proposée, si, au lieu de lui montrer les difficultés, les dangers d'une contenance ferme, on lui en avait fait sentir la nécessité. Et comment ses ministres ont-ils pu le réduire, dès la fin de 1788, à une véritable suspension de ses fonctions royales, par l'indécision avec laquelle ils le laissaient aborder les Etats généraux ? » Quant à moi, je suis profondément con-

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