‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 59 sur 331 · Mémoires, t. IV, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. IV, p

pour les innovations politiques. De ce nombre étaient Lafayette, d'Éprémesnil, Sabathier, etc.. Il y avait une autre société moins nombreuse d'écrivains qui employaient leur plume à préparer cette révolution. C'était dans des dîners qu'on agitait les questions les plus importantes. J'y prêchais la république : mais à l'exception de Clavières, personne ne la goûtait. D'Éprémesnil ne voulait débourbonnailler la France (c'était son mot), que pour y faire régner le parlement. Bergasse voulait un roi, et deux chambres, mais il voulait surtout faire le plan seul, et que ce plan fût rigoureusement exécuté : sa manie était de se croire un Lycurgue. Les succès de Mesmer et de Cagliostro lui causaient un tourment dévorant. *

Tout en critiquant le zèle de ses émules, Brissot n'était pas moins dévoré qu'eux de l'envie de se mettre en évidence. Durant le ministère de Brienne, il avait fondé à Paris cette société des Amis des noirs^ dont nous avons déjà parlé à propos du journal de Mirabeau. Elle était censée ne consacrer ses efforts et ses ressources qu'à Tabolition de la traite, comme le faisaient plusieurs associations du même genre, qui fonctionnaient déjà en Angleterre et aux États-Unis. Mais son titre philanthropique déguisait une nouvelle machine de guerre braquée contre l'ancien régime. Aussi n'est-il pas sans intérêt de connaître les membres, qui contribuèrent à son établissement. C'est une occasion de passer en revue une notable partie du personnel révolutionnaire à la veille de 1788. « Onze membres en furent avec moi les fondateurs, nous dit Brissot lui-même; Carra, Debourge, Cerisier, et ce jeune et infortuné Valady, qui partage aujourd'hui la proscription des plus vertueux et des plus fidèles amis de la patrie, étaient du nombre... Il faut

t. Mémoires, t IV, p. 5i et suW.

aussi comptera leur tête Bergasse et Mirabeau. Lafayette en fut un des plus zélés et des plus fermes soutiens. II n'avait pas assisté à notre première réunion, mais il avait promis à Clavières ses bons offices auprès des ministres. » En effet il tint parole, et, grâce aux relations <iu'il continuait d'entretenir avec l'archevêque de Sens, son intervention ne fut pas sans résultats pour l'avenir de la société. » Brienne « avait feint devant lui de voir avec douleur l'existence de la traite... Tout cela était de véritables paroles de cour, et Lafayette le savait aussi bien que moi; mais au moins il avait présenté la société «ous un aspect inoffensif, et c'était un grand point pour sa tranquillité et son existence, sous un gouvernement encore despotique. »

Lafayette rendit encore aux amis des noirs un autre genre de services, en leur procurant des adhésions précieuses S telles que celles des ducs de Larochefoucauld, d'Havre, de Charrost,et du marquis de Condorcet. A son tour celui-ci présenta Diétrick, le comte de Rochetîhouart, le vicomte de Valence, les deux chevaliers de Lameth, etc... Bientôt à ceux-ci se joignirent : « Lubersac, évêque de Chartres, Brack, censeur royal et directeur général des traites, le marquis de Beaupoil de 5aint-Aulaire (mort pair de France sous la Restauration), le marquis de Pampelune, Lanthenac, Crèvecœur...; » puis des savants comme Lacépède et Lavoisier, des écrivains comme Volney, même « quelques femmes d'un -esprit supérieur et d'un cœur voué au bien de l'humanité, telles que la marquise de Baussans, la comtesse de la Seinie et Mme Poivre. * Quand on parcourt les procèsverbaux d'admission, dont quelques-uns ont été conservés, on est fort surpris d'y lire des noms qu'on ne 4s'attendait pas à rencontrer dans un pareil milieu, ne

!. Mémoires de Btissoty t. III, p. 88.

fût-ce que celui du marquis de Pastoret, le futur chancelier de France. Mais en 1788, ils étaient rares les hommes qui savaient résister à Tentraînement général : et plus d'un qui, dians la suite, a prétendu donner Texemple d'une sagesse à toute épreuve, avait commencé, comme tant d'autres, par payer son tribut aux faiblesses de l'époque.

Il nous serait facile de citer encore une foule de sociétés analogues, fondées vers le même temps et dans le même esprit. Ainsi Lameth, dans %on Histoire de C Assemblée constituante S parle d'une espèce de club libéral, qui prit naissance à Paris vers 1787 et qui se continua plus tard à Versailles, pendant le séjour qu'y fit l'assemblée... Mais les limites de cette élude ne comportent pas de si longs développements sur un objet spécial et restreint. Qu'on nous permette seulement une dernière observation. Ce n'est pas une des moindres singularités de cette époque curieuse, que ces associations, plus ou moins révolutionnaires, fussent composées presque entièrement de membres de Taristocratie. Pendant que la noblesse et le clergé, en corps, compromettaient leur existence par l'injustice et la maladresse de leurs prétentions, il y avait des ecclésiastiques et dés gentilshommes, qui se faisaient honneur de marcher à l'avant-garde des progrès et de frayer le chemin au tiers état. Sans leur secours, sans leurs leçons, la bourgeoisie aurait sans doute hésité.' Soutenue et guidée par eux, elle se décida plus facilement, et bientôt son ardeur, stimulée par la lutte, ne connut plus ni frein ni obstacle.

1. T. I, note de la page 34 et suiv. a Cette association peu nombrease, dit-il, avait des statuts. On y prêtait un serment qui, pour •Morer Ilnviolabilité du secret, donnait à la société tous pouvoirs, okèflie les plus illégaux, sur chacun de ses membres. A l'ouverture des Etats généraux, elle loua une maison de campagne au bout de Tavenue de Versailles, à Viroflay. » Depuis ce moment, elle s'appela la 8oeiéiè de Viroflay,

Pour que le mouvement soit complet, il n'y manque plus qu'une chose : l'adhésion et le concours des classes inférieures. Elle viendra, gardez-vous d'en douter, si elle n'est pas encore venue. Sur la foi d'indications recueillies dans les notes d'Arthur Young, quelques historiens de nos jours représentent « la France rurale », comme étant, à la veille de 1789, aussi indifférente que de coutume. « Déjà la tête s'agite, fermente et les membres restent encore insensibles *. » Sur ce point, je ne saurais attacher aucune créance aux renseignements sur lesquels on se fonde. A Paris et dans les villes, un étranger, qui a su se créer des relations nombreuses, n'a qu'à écouter les conversations auxquelles il assiste, pour se faire une idée à peu près exacte de l'opinion qui domine dans les salons, dans la société éclairée. Si même il trouve des réunions publiques , organisées comme il y en eut à Paris, depuis 1787, il peut à la rigueur y étudier les dispositions d'une partie des classes populaires. Tous ces moyens d'informations échappent à l'étranger, dès qu'il parcourt nos campagnes. Je défie qu'on explique où et comment il peut sonder l'esprit qui les anime. Que si, d'aventure, il essaye de faire comme Young, s'il questionne un paysan qu'il rencontre au passage, croyez-vous qu'il puisse compter sur une réponse bien franche et bien nette? Aujourd'hui encore, le paysan, fort de son indépendance, refuse de confier sa pensée au bourgeois qu'il connaît et qu'il estime. Il se défie môme de ses pareils, en sorte qu'à la veille d'une élection, personne ne devine ce qu'il va faire. Figurez-vous, jadis, un de ces mêmes hommes,

Page 1