APPARITION DES CLASSES POPULAIRES
habitués à souffrir en silence, à se méfier de tout et de tous. Comment voulez- vous qu'il se livre à un étranger, à un Anglais, dont la présence, inusitée dans le pays, n'est pas faite pour le rendre plus confiant que d'habitude?
On conçoit même que des observateurs, placés dans des conditions meilleures qu'Arthur Young, aient été quelque temps avant de se rendre un compte exact de la situation. Le 25 mai 1788, Lafayette, écrivant à son ami Washington, disait encore ' : « Les affaires de France touchent à une crise dont les bons résultats sont d'autant plus incertains, que le peuple en général n'a nulle inclination à en venir aux extrémités. Mourir pour la liberté n'est pas la devise de ce côté de l'Atlantique. Comme toutes les classes sont plus ou moins dépendantes, comme les riches aiment leur repos, en même temps que les pauvres sont énervés par la misère et rignorance, nous n'avons qu'une ressource, c'est de raisonner et d'inspirer à la nation une sorte de mécontentement passif ou de non-obéissance^ qui peut fatiguer la légèreté et déjouer les plans du gouvernement. » Certainement, en mai 1788, le peuple, et surtout celui de la France rurale, se montrait peu disposé à sacrifier sa vie pour une liberté qui n'occupait qu'une place secondaire dans ses préoccupations constantes. Ce n'est pas à dire qu'il n'eût déjà son objectif. Il est impossible d'admettre qu'accablé de tant de maux, il n'en rêvât pas, sinon le terme, au moins l'atténuation. Si la liberté le touchait moins que les classes éclairées, il tenait plus qu'elles à Fégalité. Dans ses désirs, comme dans ses intérêts, celle-là passait avant tout. On venait d'en avoir la preuve à la dernière assemblée de Lambesc. N'étaient-ce pas les représentants d'une partie de la France rurale,