Droz, Hist. du règne de Louis XVI, t. H, p
parti, mais le bonheur de tous les Français. Ensuite, ce ministre plein d'orgueil, très personnel sans le savoir, croyait s'occuper de la chose publique en s'occupant de lui-même. C'était, dans tous les ordres, qu'il avait entendu des voix nombreuses célébrer son génie et demander son retour; il aspirait à perpétuer, à rendre universel ce concours de louanges. » Voilà le véritable plan de Necker. 11 voulait plaire à tout le monde, n'irriter personne, conserver sa position en ne dédaignant aucun appui, et, comme le disait Gustave III, devenir l'arbitre de toutes les classes, le modérateur de tout le royaume, non certes au détriment du roi et de la France, mais parce qu'il croyait y trouver le meilleur moyen de servir utilement le pays et le roi.
Au reste, nous ne sommes plus réduits ^ à des témoignages de seconde main pour scruter les intentions secrètes de Necker. Nous avons celui d'un homme qui a discuté avec lui toutes les questions du jour, et qui est plus à même que nul autre de savoir ce qu'il voulait et ce qu'il pensait. Malouet, dans ses précieux mémoires, revient à plusieurs reprises sur les conseils qu'il a donnés à Necker et sur la résistance invincible qu'il a rencontrée dans son esprit. Or, il lui conseillait précisément de suivre la politique dont on lui fait grief, et jamais il ne parvint à le décider. « Necker et ses collègues, dit-il entre autres *, n'étaient pas les auteurs de la dégradation sensible du gouvernement, dont la pitoyable administration du cardinal de Brienne avait détendu tous les ressorts... Tous le,s points de résistance étaient affaiblis et les contreforts n'existaient nulle part. Tel était l'état de choses lorsque M. Necker remplaça le cardinal. Comment ne vit-il pas, dans cet ébranlement
1. GerUinement M. Droi aconna les Mémoires de MaloueL Mais il n*a été totorisé par la famille ni à les extraire, ni à les citer. t Mémmm, t. I, p. 253-254 (2« édition).
général, que, pour- établir une force centrale, il n'avait qu'un pas à faire, qui était de rallier au roi la grande majorité des opinions dirigeantes! Or, dans le court espace de 1787 à 1789, les classes privilégiées perdirent tout leur crédit; et, pour les préserver d'une destruction totale, il fallait bien se garder d'agir ou de parler sous leur dictée. On ne peut donc tenir aucun compte de l'objection des ministres, qu'il était dangereux, pour la monarchie et pour le monarque, de lui faire abandonner trop tôt et de son propre mouvement ceux des privilèges du clergé et de la noblesse, qui intéressaient le plus ces deux ordres, et* auxquels il était si nécessaire qu'ils renonçassent, en retranchant, de leurs dignités et de leur existence, tout ce qui était manifestement onéreux au peuple. Cette apparence d'adhésion des ministres aux principes de l'aristocratie était d'autant plus dangereuse, qu'ils ne pouvaient ni ne voulaient la défendre complètement et efficacement. Ils étaient donc sûrs de l'avoir pour ennemie. Comment alors ne sentirent-ils pas la nécessité de se rallier franchement, énergiquement, à la véritable opinion publique, à celle qui, ayant déjà la force, n'avait encore rien d'insensé, ni de corrompu? »
Mais comment Necker aurait-il compris les conseils de Malouet? Nous l'avons déjà dit, il ne connaissait pas, ou il connaissait mal cette France dont les destinées venaient de lui être remises. En vain Malouet l'entretenait d'une « horreur universelle de F ancien régime », et le suppliait d'en tenir compte. Cette horreur, il ne l'avait jamais partagée. Il n'avait jamais eu l'occasion de la constater, et, s'il en admettait l'existence, il refusait de croire à sa gravité. Personnellement, il n'avait pas souffert des anciens abus. Sa qualité d'étranger, sa