Mémoires, t. I, p. 381 (2« édition
fortune rapidement acquise, la considération qu'il avait su conquérir de prime saut dans les rangs de la haute société» rayaient mis à Tabri des froisaftmantK, que tant d^autres avaient douloureusement ressentis. Sa jeunesse s'était écoulée dans les bureaux d'une maison de banque et son âge mûr dans les salons les plus brillants de Paris. Nulle part, il n'avait assisté aux misères de son époque, il n'en avait touché les plaies, il n'avait senti par expérience la nécessité d'apporter un prompt remède à des maux devenus intolérables.
Faut-il le dire? A supposer que Necker fût sincèrement rallié aux idées de liberté, il éprouvait sans aucun doute beaucoup moins de sympathie pour les idées d'égalité. Nous en aurons souvent la preuve en examinant sa conduite future : il ne serait pas non plus difficile d'en relever quelques indices dans sa conduite passée. On sait * qu'en négociant le mariage de sa fille avec le baron de Staël, une de ses grandes préoccupations avait été d'assurer à celle-ci un titre nobiliaire, et, comme celui de baronne lui semblait un peu maigre, il avait formellement exigé celui de comtesse. Lui-môme ne négligeait aucune des distinctions que sa fortune et son crélit lui permettaient d'acquérir. En tête du contrat de mariage de sa fille, il a pris soin de faire inscrire, au rang des père et mère de la future : « Messire Jacques Necker, ancien directeur des finances, noble baron de Goppet, seigneur de Bière, Bérolle et autres lieux, membre du conseil des soixante de la république de G^ève, et noble dame de Cûrchodi de Nasse, son épouse *. » Allez donc demander la réforme des abus féodaux à un homme qui, parti d'une condition mo-
1. Geffroy, Gustave III et la cour de France, t. I, p. 367-385.
1 Aewie des Deux Mondes, du !«' août 1880, p. 618. Article très remarquable publié sur Necker par son petit-fils, M. le vicomte Othenin ^aossoDTiUe.
deste, ne sait se contenter ni de la richesse, ni de l'illustration personnelle, et qui tient à s'aflfubler d'un tortil de baron, en attendant que sa fille se coiffe d'une couronne de comtesse. Ce sont là, dira-t-on, des détails mesquins, indignes de la gravité de l'histoire. Je ne le pense pas. Car ils servent à connaître, en même temps que les faiblesses d'un homme d'Etat, les mobiles secrets de sa conduite : ils expliquent pourquoi, durant son passage aux affaires, il a tenu plus souvent à capter la sympathie des privilégiés qu'à servir les intérêts du tiers état.
Un dernier trait achèvera de peindre le caractère de Necker. Dans les écrits qu'il a publiés depuis la Révolution française, il se présente comme un admirateur fervent des institutions anglaises, comme un zélé partisan de la monarchie constitutionnelle. Demandez-lui donc, ou ce qui revient à peu près au même, demandez à sa fille, ce qu'il a fait, durant son passage au pouvoir, pour préparer le triomphe de ses opinions politiques. Quant à son premier ministère, c'est sa fille qui vous répondra en ces termes * : « Peu de temps avant d'être nommé ministre, M. Necker fit un voyage en Angleterre. Il rapporta de ce pays une admiration profonde pour la plupart de ses institutions... Néanmoins, il n'avait pas alors l'idée de proposer le moindre changement à l'organisation politique de la France. Si les circonstances n'avaient pas forcé le roi lui-même à ce changement, M. Necker ne se serait jamais cru en droit de s'en mêler... Il ne pensait pas qu'une telle proposition pût partir d'un ministre nommé par le roi, sans que son souverain l'y eût autorisé positivement. D'ailleurs, il était dans la nature de son caractère et de son esprit d'attendre les circonstances, et de ne pas prendre sur
i. Considérations^ t. I, p. 50.
lui la résolution qu'elles peuvent amener. » Cette conduite, de la part de Necker, s'explique encore de 1775 à 1781. Successivement nommé directeur général du • frésor, puis directeur général des finances, il n'occupait en définitive qu'une position secondaire; et le jour où il voulut s'élever d'un degré, en réclamant l'entrée du conseil, Maurepas lui fit cruellement sentir qu'il ne l'avait choisi que comme un habile banquier, chargé d'attirer l'argent dans les caisses royales, et non comme un homme politique, appelé à s'immiscer dans les grandes affaires de la monarchie. Mais en 1788, ses habitudes de temporisation et de réserve sont beaucoup moins excusables. On l'avait créé ministre d'État en même temps que directeur général des finances. Si le roi n'y avait pas ajouté le titre de ministre principal, resté vacant depuis la démission de Brîenne, l'opinion publique le lui avait conféré quand même. Malgré lui, Necker était forcé, par les circonstances, d'agir en chef du gouvernement et de ne rien négliger de ce qui pouvait sauver le pays. Sa position avait complètement changé. Malheureusement, son caractère et sa conduite restèrent les mêmes qu'autrefois.
Au premier rang des questions que les événements lui faisaient un devoir d'examiner et de résoudre, se plaçait la question de savoir ce que la France, en se réformant, pouvait emprunter aux institutions de l'Angleterre. Eh bien, il déclare lui-même, et dans les termes les plus exprès, qu'il ne s'en est pas occupé du tout. « Je n*ai» dit-il, jamais été appelé à examiner de près ce que je pouvais faire, à l'époque de ma rentrée dans le ministère, de cette estime si particulière et si profonde pour le gouvernement d'Angleterre : car si, de bonne heure, mes réflexions et mes discours durent se ressentir de l'opinion dont j'étais pénétré, de bonne heure aussi, je vis l'éloignement du roi pour tout ce qui pouvait res-
iSO La chute de l'aKcien régime
sembler aux usages et aux institutions politiques dé TAngleterre. Il partageait à cet égard les anciens préjugés des princes français; et ces préjugés, naturels ou sans inconvénients, en d*autres conjonctures, ont feit obstacle au salut public, lorsque de nouveaux temps sont venus et qu'ils ont exigé de nouvelles idées ^. » Ainsi lorsque Necker découvre ou soupçonne, dans l'esprit du roi, une disposition fâcheuse, contraire au salut public, il n*essaye pas de la combattre. Il s'arrête, il recule. Peu importe l'intérêt du pays, celui du prince lui-même. Tout s'efface à ses yeux devant la crainte de provoquer un mécontentement, qui pourrait amener sa disgrâce.
À la vérité, Sallier * prétend que Necker, désespérant de vaincre les répugnances du roi, n'osant même pas lui communiquer ses réflexions, tenta d'atteindre son but, « par des voies obliques et en se mêlant dans les partis ». N'est-ce pas attacher un peu trop de créance à cette « estime particulière », que Necker professe, après coup, pour les institutions anglaises? Nous savons déjà qu'il était incapable de se passionner à ce point pour une idée, pas plus pour celle-là que pour une autre. Enfin nous allons voir qu'il ne se jeta jamais dans aucun parti, et qull préféra chercher à les satisfaire tous.
C'est le 25 août que la démission de Brienne avait été acceptée. Le 26, Necker fut nommé directeur général des finances, et le 27 il reçut le titre de mmistre diktat. Néanmoins son second ministère ne commence vérita- Uement que le 14 septembre, après la chute de Lamoi-
1. HùL de la Rév. fr., t. I, p. 17i. 1. Annaits /hmfCMe», p. 2i6«